vendredi 11 décembre 2015

Hyakunin isshu, poème n° 38 : 忘らるる

Une fois n'est pas coutume, l'auteur de ce poème est une femme, 右近(うこん). Et comme l'on pouvait s'y attendre, il s'agit d'un poème d'amour trahi.

忘らるる
身をば思はず
誓ひてし
人の命の
惜しくもあるかな

わすらるる みをばおもわず ちかいてし ひとのいのちの おしくもあるかな 

忘らるる : équivalent de 忘られた, être oubliée. En bungo, るる est une forme passive à la rentai-kei. L'ensemble détermine  身, qui vient juste après.
身をば思はず : 身 a ici le sens de 私, moi, je. En bungo, la particule は peut suivre を, pour la renforcer. Sa prononciation change alors en ば, comme nous le voyons ici. 思はず est une forme négative de 思う, penser, prendre en considération.
誓ひてし : forme du verbe 誓ふ、équivalent en bungo du verbe moderne 誓う, promettre solennellement, faire serment devant les dieux. て indique l'achèvement, et し est la rentai-kei de き, marque du passé. Il s'agit ici d'un serment d'amour solennel, et évidemment, celui qui a fait ce serment, c'est le traître qui a oublié notre malheureuse poétesse.
人の命の : 人, c'est ici l'interlocuteur de "je" (身), donc l'amant oublieux.  命, signifie vie. Le premier の a sa fonction normale de complément du nom, le second marque le sujet/thème.
惜しくもあるかな : 惜しく est la forme suspensive (renyou-kei) de 惜しい qui signifie regrettable, triste. L'objet/sujet du regret c'est 人の命. L'idée sous-entendue dans ce poème, c'est que tout serment trahi entraîne une punition divine et que l'amant volage va donc perdre la vie, ce que l'auteur regrette ironiquement ou tristement, selon les interprétations. も a ici un rôle emphatique et かな marque l'exclamation.

Deux interprétations sont possibles. Selon la première, la poétesse, pleine de froide rancœur, fait mine d'être indifférente à sa propre situation et de plaindre celui qui l'a quittée : "Que tu m'aies laissée, peu me chaut, mais je regrette qu'en trahissant ton serment tu perdes la vie. C'est dommage de mourir si jeune..."

Selon la seconde interprétation, l'amante délaissée éprouve une réelle compassion pour celui qui l'a trahie, et craint sincèrement de voir son amant foudroyé par la colère divine (par sainteté ou par niaiserie, comme vous voulez). D'après le professeur Mostow (Pictures of the Heart), c'est probablement avec cette interprétation en tête que Fujiwara no Teika a sélectionné ce poème pour son recueil.

Néanmoins, la première interprétation semble assez populaire sur les sites nippons expliquant ces poèmes anciens en termes contemporains. Elle est fondée sur le Yamato Monogatari, où le poème apparaît pour la première fois, avec une introduction laissant à penser que le poème a été envoyé à l'amant oublieux, avec un ton que l'on suppose sarcastique. Par ailleurs, cette explication semble mieux correspondre à la personnalité plutôt volage de la poétesse, réputée pour avoir collectionné les amants. C'est donc celle-ci que j'ai choisie :

Oubliée de toi
peu m'importe mon sort, mais
il est bien dommage
que ton serment trahi
te coûte ainsi la vie !

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