mercredi 6 décembre 2017

Hyakunin isshu : poème n° 88 : 難波江の


Retour aux poèmes d'amour avec ces vers de Kôkamon-in no Bettô (皇嘉門院別当), une poétesse de la fin de l'époque Heian. Ce waka truffé de subtils jeux de mots figure également dans le Senzaishû (n° 807). Il a été composé sur le thème "rencontre amoureuse dans une auberge lors d'un voyage". 


難波江の
蘆のかりねの
ひとよゆゑ
みをつくしてや
恋ひわたるべき



なにわえの あしのかりねの ひとよゆえ みをつくしてや こいわたるべき

難波江の : 難波江, la fameuse baie 江 de Naniwa 難波, que l'on trouve également dans les poèmes 19 et 20, ainsi que dans le poème introductif du karuta ; ce の comme les suivants marque le complément de nom ;
蘆 のかりねの : 蘆, le roseau ; il y a un premier jeu de mots sur かりね qui signifie à la fois "chaume" (刈根, litt. racine coupée) et "endroit où l'on passe une nuit" (仮寝, litt. temporaire/dormir) ;
ひとよゆゑ : nouveau jeu de mots avec ひとよ, qui désigne aussi bien une nuit (一夜) que la section entre deux nœuds sur la tige d'un roseau, souvent utilisé en poésie classique pour évoquer la brièveté d'un moment (comme dans le poème 19) ; ゆゑ (ゆえ) désigne la cause, la raison. On a donc ici un parallèle entre l'entre-noeud des roseaux et la brièveté de la nuit.
みをつくしてや : みをつくして fait écho au poème 20. Je vous laisse vous y reporter pour lire les explications à propos de cet intraduisible jeu de mots ; on se contentera ici de comprendre qu'il s'agit de "consumer sa vie" ; や est grammaticalement relié à べき (vers suivant) et formule une interrogation ;
恋ひわたるべき : 恋ひ, c'est l'amour, わたる indique ici une longue durée, l'idée est donc de se languir d'amour pendant un long moment (par opposition à la brièveté de la nuit d'amour) ; べき est la rentai-kei de べし exprime ici une quasi-certitude ou une obligation. Avec le や du vers précédent, on pourrait le traduire par "vais-je donc me languir d'amour?" ou "faut-il que je me languisse d'amour". C'est généralement la 2e solution qui est privilégiée (la différence de sens, au fond, n'est pas vraiment significative)

Voilà donc un poème plein de jeux de mots, ô combien épineux. Je vous propose la traduction suivante :
Pour une nuit brève
comme l'entre-nœuds des roseaux
de la baie de Naniwa
devrai-je consumer ma vie
à me languir d'amour ?

Index en romaji : naniwa e no ashi no karine no hito yo yue miwotsukushite ya koi wataru beki

mercredi 29 novembre 2017

Hyakunin isshu, poème n° 87 : 村雨の



Voici un poème automnal de Jakuren (寂蓮法師), moine poète, comme Saigyô, l'auteur du poème précédent. Jakuren était le neveu de Shunzei, et contribua avec Teika à la compilation du Shin Kokinshû, où figure d'ailleurs ce waka (n° 491). Même si l'automne est associé à la solitude dans la poésie classique, j'y vois plutôt une contemplation apaisée :


村雨の
露もまだひぬ
真木の葉に
霧立ちのぼる
秋の夕暮れ

むらさめの つゆもまだひぬ まきのはに きりたちのぼる あきのゆうぐれ

村雨の : 村雨, averse, の marque le complément de nom ;
露もまだひぬ : 露, rosée, ici les gouttes d'eau qui restent après l'averse ; も est emphatique, ひ est la mizen-kei de 干る (ひる), sécher, et ぬ est la rentai-kei de la négation ず. まだ a le même sens qu'en japonais moderne : associé à ぬ, il signifie donc "pas encore" ;
真木の葉に : 真木 désigne un conifère, notamment le cèdre du japon (cryptomeria japonica), proche parent du cyprès chauve, mais aussi différentes sortes de pins ; の marque le complément de nom ; 葉, la feuille, に, sur ;
霧立ちのぼる : 霧, brume, brouillard ; 立ちのぼる, s'élever (rentai-kei). A partir de l'époque Heian, 霧 évoque plutôt la brume d'automne et son quasi-synonyme 霞 la brume de printemps.
秋の夕暮れ : 秋, l'automne, 夕暮れ, le crépuscule. Un vers que l'on retrouve dans le poème 70 et dans de nombreux autres waka.


Pas de problème de compréhension majeur mais une difficulté tout de même sur la traduction de 真木. Le Pr. Mostow l'a commodément traduit par "evergreens" mais le mot français équivalent, "sempervirent", est peu courant et plutôt encombrant. Cela contraint à choisir un arbre. Dans De cent poètes un poème (1993), R. Sieffert a traduit 真木 par "fusain" : le fusain du Japon a certes un feuillage persistant, mais ne s'apparente guère à un conifère. Or les explications japonaises et les illustrations traditionnelles du poème orientent clairement vers cette catégorie d'arbres. J'ai pour ma part jeté mon dévolu sur le cèdre (杉、スギ), puisque c'est le premier sens donné pour 真木 par le Kojien. Une autre version donnée par R. Sieffert dans les notes du Haïkaï selon Bashô (1983) m'a confirmé dans ce choix, même si je me demande bien ce qui l'a fait changer d'avis entre ses deux traductions. Pour l'anecdote, M. Revon (1910) a pour sa part choisi l'exotique "podocarpe", mais outre que le mot n'évoque rien pour le commun des mortels, il semblerait que cela ne soit pas géographiquement justifié. Quoi qu'il en soit, traduire les noms de plantes ou d'animaux (comme ウグイス) est un exercice délicat, bien que facilité aujourd'hui par des moyens de recherche et un partage des connaissances qui n'existaient pas au début du siècle dernier.

Autre interrogation sur 真木の葉に. Faut-il comprendre que les gouttes d'eau sur les feuilles n'ont pas encore séché et que, par ailleurs, le brouillard se lève, ou que c'est des feuilles encore humides que monte cette brume d'automne ? D'une traduction à l'autre, R. Sieffert est passé de la première à la seconde hypothèse, que je trouve pour ma part plus élégante.

De l'ondée les gouttes
n'ont pas encore séché que
des aiguilles du cèdre
déjà s'élève la brume
au crépuscule d'automne.

Index en romaji : murasame no tusyu mo mada hinu maki no ha ni kiri tachinoboru aki no yuugure

mercredi 22 novembre 2017

Hyakunin isshu, poème n° 86 : 嘆けとて


Saigyô (西行法師, le moine Saigyô) est sans doute le poète classique le plus renommé : mieux représenté que quiconque dans le Shin Kokinshû, il devient après une cinquantaine d'années de pérégrinations l'image même de l'ascète errant sur les chemins, précédant en cela Bashô, qui le considérait comme l'un de ses maîtres. Son anthologie de poèmes, le Sankashû, a été partiellement traduite en français (1). Il existe également à son sujet un Saigyô monogatari, que R. Sieffert a traduit sous le titre de "La légende de Saigyô" (2).

Ce poème, publié avec 266 autres de sa plume dans le Senzaishû (n° 926), compilé par son ami Shunzei, est généralement considéré comme un poème d'amour, avec pour sous-thème la lune, même si certains avancent d'autres hypothèses. J'y reviendrai un peu plus loin.

嘆けとて
月やはものを
思はする
かこち顔なる
わが涙かな

なげけとて つきやはものを おもわする かこちがおなる わがなみだかな


嘆けとて : 嘆け est la meirei-kei (forme impérative) de 嘆く (pleurer, se lamenter), と marque la citation ; le verbe 言う (dire) est ici sous-entendu. C'est la lune personnifiée (2e vers) qui donnerait cet ordre étrange : "pleure, lamente-toi" ; la conjonction て lie ce premier vers au suivant, comme si on avait 嘆けと言って...
月やはものを思はする : 月, la lune ; やは dénote une question ironique ("serait-ce... ? non, ce n'est pas ça"). Cette particule est grammaticalement liée à する, rentai-kei de す, un verbe auxiliaire qui suit ici 思は, mizen-kei de 思ふ (penser) ; す est un causatif, avec une notion d’intentionnalité (faire faire, de manière volontaire). ものを思ふ désigne le fait d'être pensif, tourmenté. Le poète se demande donc si c'est la lune qui le rend aussi pensif, tourmenté et malheureux (lui ordonnant de pleurer). Et il conclut que ce n'est pas cela (la question et la réponse négative étant tout entière contenue dans le やは !) ;
かこち顔なる : かこち顔, un air sombre, morose, déprimé (かこつ, se plaindre, se lamenter, 顔, le visage) ; なる est la rentai-kei de なり qui aurait ici la fonction d'adjectif verbal, avec le sens de "présenter un visage sombre, plaintif", voir "plein de ressentiment". Même si la lune n'est pas responsable de son tourment, c'est vers elle que le poète tourne sa plainte et ses larmes, comme si tout était de sa faute ;
わが涙かな : わが, ici "mes" ; 涙, larmes ; かな marque l'émotion (ouf, enfin un vers facile !)

Ah vous dirais-je maman, la cause de mon tourment ? Toute la question est de savoir quelle est la nature réelle de cette plainte. Au-delà de l'explication classique, certains commentateurs voient une plainte d'ordre philosophique, sur le modèle du poème 23). Saigyô étant un moine bouddhiste, Jean-Noël Robert pense que la plainte porte sans doute sur son trop grand attachement au monde phénoménal (3). D'autres encore y voient simplement l'influence du poète chinois Bai Juyi (Po Chu-i). Je ne me risquerai pas à trancher cet épineux débat.

"Pleure et gémis !" 
Serait-ce la lune qui 
me rend si pensif ?
Non, mais c'est elle que blâment
mon visage et mes larmes


(1) Vers le vide : Poèmes présentés, traduits du japonais et commentés par Hiromi Tsukui et Abdelwahab Meddeb, chez Albin Michel - 114 poèmes ; Poèmes de ma hutte de montagne, traduits par Cheng Win Fun et Hervé Collet, chez Moundarren
(2) Publié chez Tama Pof en 1996. Dans la préface de cet ouvrage, R. Sieffert écrit que "la traduction [du Sankashû] est désormais achevée" et qu'il ne reste plus qu'à en "entreprendre la publication intégrale". A ma connaissance, cela n'a jamais été fait... Ah ! comme j'aimerais mettre la main sur tous les brouillons de R. Sieffert !
(3) Jean-Noël Robert, conférence du 10 janvier 2017 au Collège de France, chaire de philologie de la civilisation japonaise. 

Index en romaji : nageke to te tsuki yaha mono wo omohasuru kakochi-gao naru waga namida kana

jeudi 9 novembre 2017

Hyakunin isshu, poème n° 85 : 夜もすがら



Après une courte pause, voici le grand retour de l'amour, avec ce poème de Shun'e Hôshi (俊恵法師, le maître de la loi Shun'e). Shun'e était le fils de Minamonoto no Toshiyori et fut le maître de Kamo no Chômei, qui rapporte nombre de ses propos dans le Mumyô Shô (Notes sans titre, excellente traduction publiée chez le Bruit du temps). Si l'auteur est bien un homme, il adopte dans sa composition le point de vue d'une femme qui attend son amant (lequel ne vient pas, bien entendu). Ce poème figure également dans le Senzaishû (n° 766).


夜もすがら
もの思ふころは
明けやらで
閨のひまさへ
つれなかりけり 


(よもすがら ものおもうころは あけやらで ねやのひまさえ つれなかりけり) 

夜もすがら : 夜, la nuit ; すがら du début à la fin ; 夜もすがら est une expression qui signifie "toute la nuit" ;
もの思ふころは : もの思ふ, ce sont les pensées d'amour, le tourment amoureux, une expression que nous avons déjà rencontrée maintes fois ; ici la forme verbale est à la rentai-kei ; ころ indique ici la continuité de l'action ;
明けやらで : 明けやら est composé de 明け, renyou-kei de 明く (le jour se lève) + やら, mizenkei de やる qui a ici le sens de "faire complètement" ; à cela se raccroche la négation で : le jour tarde à se lever ;
閨のひまさへ : 閨 / ねや, c'est la chambre à coucher ; ひま, interstice, の marque le complément de nom ; さへ (さえ) a le même sens qu'en langue moderne (même) ;
つれなかりけり  : つれなかり est la renyou-kei de つれなし qui donne つれない (indifférent, froid) en langue moderne ; けり exprime l'exclamation et l'émotion.

La dame a passé la nuit à se demander si son amant allait venir ou pas ; le jour tardant à se lever - quand on ne dort pas, la nuit paraît longue - aucune lumière ne pénètre dans la chambre (par la fente de la porte, par des fentes dans les murs faits de planche ?) pour annoncer à la malheureuse la fin de cette cruelle attente. De ce fait, elle a l'impression que même l’interstice entre les panneaux coulissants de sa chambre se montre cruel et indifférent à son égard. Il ne reste plus qu'à dire tout cela en vers...

Toute cette nuit
j'ai ressassé mes pensées...
le jour tardant à s'y glisser 
même la fente de ma porte
m'a paru cruelle

Index en romaji : yomosugara mono omofu koro ha akeyarade neya no hima sahe tsurenakari keri

mercredi 25 octobre 2017

Hyakunin isshu, poème n° 84 : 長らへば


Fujiwara no Kiyosuke Ason (藤原清輔朝臣), comme son père Akisuke, est un poète reconnu. Il compila pour l'empereur Nijô une anthologie qui ne put être validée en raison du décès de son commanditaire.

Ce waka, qui figure également dans le Shin Kokinshû (n° 1843), est aussi mélancolique que le poème 83 (Shunzei), peut-être pour les mêmes raisons, quoi que l'on n'en sache pas grand-chose apparemment. Toujours est-il que ces vers, dénués de jeux de mots alambiqués, me semblent d'une grande justesse psychologique.


長らへば
またこのごろや
しのばれむ
憂しと見し世ぞ
今は恋しき 

ながらえば またこのごろや しのばれん うしとみしよぞ いまはこいしき 

長らへば : ながらへ est la mizen-kei de ながらふ, équivalent de ながらえる、vivre longtemps ; ば marque l'hypothèse (un vers qui rappelle le poème 68) ;
またこのごろや : また a ici le sens de "aussi" ; このごろ, les jours présents ; や marque ici l'interrogation, le doute ;
しのばれむ : しのばれむ est formé de しのば + れ + む. しのば est la mizenkei de しのぶ (偲ぶ) qui signifie se rappeler, se souvenir avec nostalgie ; れ est la mizenkei de l'auxiliaire る et indique que l'action a lieu spontanément, sans volonté du sujet ; む exprime ici une supposition ;
憂しと見し世ぞ : 憂し évoque la tristesse, la mélancolie, la peine ; 見し est composé de 見 (renyou-kei), qui a ici le sens de "considérer comme, juger que" et de し, rentai-kei de き, marque du passé ; と est lié à 見る pour indiquer la nature du jugement ; 世, ici l'époque ; ぞ, particule emphatique grammaticalement liée à 恋しき ;
今は恋しき : 今, maintenant ; は introduit une distinction (entre le moment présent et le futur hypothétique évoqué au 1er vers) ; 恋しき est la rentai-kei de 恋し, chérir, se languir de.

Ainsi le poète se demande-t-il s'il regrettera dans quelques années les moments difficiles qu'il vit aujourd'hui, de même qu'il regrette aujourd'hui des moments vécus comme pénibles autrefois.


Si ma vie se prolonge,
de ce temps aussi un jour
me languirai-je ?
Puisque aujourd'hui me sont chers
des temps qui me semblaient amers

Index en romaji : nagaraeba mata kono goro shinobaremu ushi to mishi yo zo ima ha koishiki