mercredi 22 mars 2017

Hyakunin isshu, poème n° 70 : 寂しさに


Nous avons aujourd'hui un poème automnal du moine Ryôzen (良暹法師).

寂しさに
宿を立ち出でて
ながむれば
いづこも同じ
秋の夕暮れ
 

さびしさに やどをたちいでて ながむれば いずこもおなじ あきのゆうぐれ

寂しさに : 寂しさ, la solitude ; に a ici le sens de ために (cause)

宿を立ち出でて : 宿, l'abri, を marque ici l'éloignement, en lien avec 立ち出で, renyou-kei de 立ち出づ (いづ), s'en aller ; la particule て lie ce verbe au suivant (succession temporelle) ;

ながむれば : verbe formé de la izen-kei de ながむ (眺める en langue moderne, contempler) et de la particule ば, avec une valeur temporelle (quand) ;

いづこも同じ : いづこも signifie partout ; 同じ, identique. La seule difficulté du poème consiste à savoir sur quoi porte 同じ. Est-ce que cela qualifie 秋の夕暮れ, en considérant 同じ comme une rentai-kei, ce qui est tout à fait juste, grammaticalement parlant ? Est-ce que cela porte de manière générale sur le paysage contemplé (ながむれば), le vers s'achevant sur un kugire (une pause poétique) et 秋の夕暮れ étant apposé au reste du poème, comme le suggèrent certains commentateurs (si j'en crois le Pr. Mostow) ? Est-ce le sentiment de solitude, qui est partout le même, ou le paysage, ou les deux ?

秋の夕暮れ : 秋, l'automne, 夕暮れ, le crépuscule. Le crépuscule d'automne évoque immanquablement le もののあはれ, ce sentiment poignant face à l'impermanence des choses, qu'évoque Sei Shônagon dans la première de ses Notes de chevet. 秋の夕暮れ clôt également le poème 87. On retrouve d'ailleurs ce vers de très nombreux poèmes. Trois d'entre eux, désignés par l’abréviation 三夕, sont particulièrement célèbres, à l'image de leurs auteurs (Jakuren, Saigyô et Teika). J'y reviendrai peut-être un jour.

Je vous propose la traduction suivante :

Dans ma solitude
j'ai quitté mon abri et
 regardant alentours
partout je n'ai vu qu'un même
crépuscule d'automne



Index en romaji : sabishisa ni yado wo tachiidete nagamureba izukomo onaji aki no yuugure 

mercredi 15 mars 2017

Les formes verbales en bungo

En voilà un titre alléchant, n'est-ce pas 😏?

Dans mes explications sur les poèmes du Hyakunin isshu, je parle souvent de rentai-kei, mizen-kei et autres termes barbares qui servent à désigner les 6 formes (形, kei) verbales que peuvent prendre les mots variables (verbes, adjectifs, adjectifs verbaux, auxiliaires).

Ces formes existent en japonais moderne (sauf la izenkei), mais la façon quelque peu primesautière dont je me suis préoccupée de la grammaire jusqu'à ce que je me mêle de poésie fait que je n'avais jamais cherché à les identifier. Pour aborder la langue classique, j'ai dû faire un petit effort pour mieux comprendre les analyses que je trouve sur les sites japonais comme celui-ci.

Voilà donc une présentation sommaire des six formes verbales classiques. Les exemples sont tirés des poèmes du Hyakunin isshu ou de Classical Japanese, a grammar (Haruo Shirane) qui me sert de référence pour cet article. Dans les exemples je mets la forme verbale étudiée en gras et les auxiliaires/particules associés en rouge.

La mizenkei (未然形)


未然 signifie littéralement "pas encore accompli, arrivé" et sert donc à évoquer ce qui ne s'est pas encore produit. Cette forme verbale peut être suivie d'auxiliaires ou de particules marquant l'intention, la conjecture ou le désir (じ、む、むず、まし、まほし、 なむ、ばや、なむ), l'hypothèse (ば) ou la négation (ず).

Ex : さしも知らな (vous ne savez sans doute à quel point) (poème 51) => spéculation négative
Ex : ひとりかも (vais-je dormir seul ?) (poème 3) => conjecture
Ex : 月なく、雪も降ら (il n'y a pas de lune et la neige ne tombe pas) (Journal de Sarashina) => négation


La renyôkei (連用形)


連用 évoque l'idée de continuité. La renyôkei est donc utilisée pour une action en cours ou déjà accomplie. Dans le premier cas (action en cours, continue) elle sera suivie de particules comme て、つつ、ながら. Dans le second cas (action accomplie), on trouvera les auxiliaires き、けり、けむ、つ、ぬ、たり)

Ex : 夜は燃え昼は消えつつ (qui brûle la nuit et disparaît le jour, encore et encore) (poème 49) => succession et réitération (つつ)
Ex : 風のかけたるしがらみ (le barrage que le vent a placé [en travers de la rivière]) (poème 32) => action accomplie. かけ (renyou-kei) est suivi de たる, qui est lui-même la rentai-kei de l'auxiliaire たり et détermine しがらみ.


La shûshikei (終止形)


終止 signifie final, ce qui termine (c'est aussi la forme dite "du dictionnaire"). A la fin d'une phrase, cela indique que l'action a lieu dans le présent. Suivie des auxiliaires べし、めり、らむ、らし、なり cela permet de spéculer sur le présent.

Ex : 雲のいずこに月宿るらむ (la lune doit s'être abritée dans quelque nuage) (poème 36) => spéculation sur une situation présente
Ex : いささかに雨降る. (la pluie tombe faiblement) (Ki no Tsurayuki, Journal de Tosa) => action dans le présent.

La rentaikei (連体形)


Cette forme modifie / détermine le nom ou pronom qu'elle précède.

Ex : 憂きものはなし (il n'est pas de chose plus triste) (poème 30)
Ex : 夜の明くる間は (le moment où le jour se lève) (poème 53)

La izenkei (已然形)


已然 signifie déjà réalisé. Cette forme s'utilise donc pour une action accomplie, souvent suivie par ば (sens causal ou temporel) ou ど・ども (mais, bien que)

Ex : 月見れ (quand je regarde la lune) (poème 23) => sens temporel
Ex : 遠けれ (parce que c'est loin) (poème 60) => sens causal

La meirei-kei (命令形)


命令 signifie ordre, il s'agit donc de l'impératif.

Ex : 人には告げよ海人の釣船 (va leur dire, ô barque de pêcheur !) (poème 11)

****

Bien entendu, chacune de ces formes verbales a d'autres emplois et il existe toute sorte de chinoiseries (ou de japonaiseries !) que je me garderai bien d'évoquer ici. Disons qu'il s'agit là d'un kit de démarrage à approfondir au fur et à mesure, quand le besoin s'en fera sentir ! またね!

Bibliographie : 

PIGEOT Jacqueline, Manuel de Japonais classique, Initiation au bungo, L'asiathèque, 2004 
SHIRANE Haruo, Classical Japanese : A Grammar, Columbia University Presse, 2005

mercredi 8 mars 2017

Hyakunin isshu, poème n° 69 : 嵐吹く


Voici un poème automnal de 能因法師 (Nôin Hôshi), c'est-à-dire du "maître de la Loi" Nôin, puisque tel est le sens de 法師, où 法 désigne la loi bouddhique. Nôin est donc un moine poète et voyageur, comme le sera après lui l'illustre Saigyô (poème n° 86). Ce poème a été composé dans le cadre d'un concours.

嵐吹く
三室の山の
もみぢ葉は
竜田の川の
錦なりけり

あらしふく みむろのやまの もみじばは たつたのかわの にしきなりけり

嵐吹く : 嵐, la tempête, 吹く (rentai-kei), souffler : il s'agit du vent violent soufflant de la montagne ;
三室の山の : 三室の山, nom d'une montagne de la préfecture de Nara, célèbre pour la beauté de ses feuillages automnaux, comme la Tatsuta-gawa du 4e vers ; の marque le complément de nom ;
もみぢ葉は : もみぢ, ou もみじ ou encore 紅葉, ce sont les feuilles d'automne, notamment les feuilles d'érable qui deviennent écarlates en cette saison ; 葉, c'est la feuille ;
竜田の川の : nous avons déjà rencontré la 竜田の川 dans le poème 17. Il s'agit d'une rivière de la préfecture de Nara, particulièrement appréciée à l’automne parce que les feuilles d’érable rougissantes tombent dans l’eau et semble la teinter de rouge ;
錦なりけり : 錦, c'est le brocart ou tout autre riche tissu auquel on compare le tapis de feuilles tombées dans l'eau. Une image similaire à celle du poème n° 24 ; なり est l'équivalent de である、けり marque l'exclamation, la surprise admirative.

Pour la première fois, j'ai pu analyser un poème et le traduire sans dictionnaire ni référence aucune, à l'exception du nom 三室 (j'ai tout de même opéré a posteriori quelques vérifications au cas où un sens subliminal m'aurait échappé). En effet, le poème de Nôin reprend des éléments déjà évoqués dans les poèmes précédents, le poème ne contient pas de jeux de mots compliqués, son sens est direct. C'est d'ailleurs pour ces raisons qu'on l'a loué : il évoque habilement des poèmes anciens et des images qui sont l'âme du Japon !

Les feuilles d'automne
des monts Mimuro au souffle
des vents furieux
sur la rivière Tatsuta
tissent un brocart écarlate

Index en romaji : arashi fuku mimuro no yama no mimiji-ba ha tatsuta no kawa no nishiki narikeri

mercredi 1 mars 2017

Hyakunin isshu, poème n° 68 : 心にも


Ce poème est l’œuvre d'un empereur au destin tragique, 三条院  (Sanjô-in). Son désir de gouverner par lui-même se heurte à l'influence écrasante de Fujiwara no Michinaga, qui tient tout l'appareil d'Etat. Isolé au sein de sa propre cour, Sanjô joue de malchance : son palais est incendié et une maladie lui ôte la vue. Michinaga finit par le contraindre à l'abdication pour placer sur son petit-fils sur le trône. Ce poème aurait été écrit peu avant qu'il devienne aveugle et qu'il abdique, d'où la tonalité plutôt sombre.

心にも
あらでうき世に
ながらへば
恋しかるべき
夜半の月かな


こころにも あらでうきよに ながらえば こいしかるべき よわのつきかな

心にも : les vrais sentiments, les vraies intentions ; に est ici une des deux formes de la renyou-kei de なり(=である);
あらでうき世に : あら est la mizen-kei de ある, で est l'équivalent de ないで ; 心にもあらで forme un tout signifiant "contre mon gré, involontairement" ; うき世 peut se comprendre 浮世 ou 憂き世. 浮世 c'est le "monde flottant" que dépeignent les fameuses ukiyo-e. 憂き signifie triste, sombre. Monde flottant, monde impermanent, mais aussi monde de misère, triste monde ; に, dans ;
ながらへば : ながらへ est la mizen-kei de ながらふ, équivalent de ながらえる、vivre longtemps ; ば marque l'hypothèse : "si je vis longtemps";
恋しかるべき : 恋しかる est la rentai-kei de 恋しく, se languir de ; べき a le même sens qu'en japonais moderne (devrait, sans doute) ;
夜半の月かな : 夜半, le milieu de la nuit, la nuit profonde ; 月, la lune ; かな exprime l'émotion, l'exclamation.

Quel terme choisir pour traduire うき世 ? R. Sieffert a choisi "monde de misère" et J. Mostow le suit avec "world of pain". Je trouve pour ma part que cela sonne trop "vallée de larmes" chrétienne. Pour traduire les aléas de cette vie d'empereur et la vision bouddhiste qui imprègne cette époque, je préfère "monde impermanent", que Sieffert utilise d'ailleurs abondamment dans le Dit du Genji.

Si contre mon gré
en ce monde impermanent
ma vie se prolonge
je me languirai sans doute
de la lune de cette nuit

Index en romaji : kokoro ni mo arade ukiyo ni nagaraeba koishikaru beki yowa no tsuki kana

mercredi 22 février 2017

D'autres façons de dire "je" ou "tu" en japonais

Il y a quelques jours, je suis enfin allée voir le fameux Your name de Makoto Shinkai. Même si j'ai passé un moment agréable, je suis ressortie sans avoir compris l'intérêt démesuré que semble susciter ce film. Si la première partie (l'échange quasi-quotidien des corps) est rythmée et drôle, la seconde tire à la ligne et tourne en rond sur la fin, avec les interrogations et les chassés-croisés à répétition. L'ensemble n'est somme toute qu'une bluette qui finit bien, sympathique mais un peu creuse. 5 cm par seconde m'avait laissé la même impression. Quand on présente Makoto Shinkai comme un possible successeur de Miyazaki, je suis très dubitative. Je lui préfère d'ailleurs Mamoru Hosoda, même si là non plus, je ne retrouve ni le souffle du maître (Nausicaa, Momonoke), ni la fantaisie débridée et géniale d'un Satoshi Kon (Paprika, Millenium actress).

L'un des passages amusants de Your name, c'est celui où Mitsuha, dans la peau de Taki, a dû mal à trouver la bonne façon de dire "je", passant par "watashi", "watakushi" et "boku" avant d'en venir au "ore" qui colle avec le sexe, l'âge et la personnalité de son corps d'emprunt.



J'ai déjà évoqué les façons les plus courantes de dire "je" sur ce blog et de nombreuses façons de dire "tu" dans un article pour Japoninfos. Il en existe néanmoins d'autres, moins courantes, voire tout à fait archaïques, mais qu'il peut être intéressant de (re)connaître. Les exemples cités sont tirés du Chef de Nobunaga.

D'autres façons de dire "je"




わらわ : il s'agit d'un "je" féminin de modestie utilisé pendant la période féodale. Il est ici employé par la concubine de Nobunaga (tome 7). On le retrouve, pour son côté archaïsant sans doute, dans la bouche de la Kaguya de Naruto shippuden.




  
(よ) est une façon de se désigner comme supérieur face à des personnes de rang inférieur, pour une personne de très haut rang. Dans l'exemple ci-dessus, c'est le "je" utilisé par le shôgun Ashikaga, passablement énervé par l'attaque du Mont Hiei (tome 7). Nobunaga, quant à lui, se contente d'un classique わし.

D'autres façons de dire "tu"




おぬし (御主) : une façon de dire "tu" qui daterait de la période Muromachi, employée envers des interlocuteurs égaux ou inférieurs, pouvant donner un sentiment de proximité (à l'origine, おぬし était employé dans les relations de couple). Si je regarde les exemples trouvés dans le Chef de Nobunaga, plusieurs types de personnages donnent du おぬし à Ken : Nobunaga lui-même (ci-dessus, t.2), le shôgun et Kaede. Les deux premiers sont clairement de rang supérieur (même s'ils concèdent quelque estime à Ken pour ses talents de cuisinier, Nobunaga surtout). Kaede, qui sert elle aussi Nobunaga, peut être vue comme une senpai.




そなた (其方) : spatialement そなた indique une position médiane par rapport à l'interlocuteur (comme dans les séries この、その、あの). Utilisé pour dire "tu", il s'adresse à quelqu'un que l'on juge inférieur, comme le fait ici le moine Kennyo à l'égard de Kaede qui vient se présenter à lui pour être embauchée comme pâtissière (et espionne) dans son temple (tome 7).



きこう (貴公) : きこう faisait à l'origine partie du vocabulaire des bushi et constituait une façon plutôt respectueuse de s'adresser à un interlocuteur considéré comme supérieur, ce qui transparaît clairement quand on regarde les kanjis (貴公= noble prince, noble maître). Au fil du temps, le pronom a perdu son lustre, devenant progressivement péjoratif et sortant de la sphère exclusive des guerriers. A vrai dire, à ce jour, je ne l'ai trouvé que dans la bouche du Komamura de Bleach...

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Il en existe sûrement bien d'autres, même si le cas le plus fréquent, c'est encore l'absence de tout pronom ! Pour terminer, au cas où vous ne l'auriez pas encore lu, je vous recommande vivement la lecture du Chef de Nobunaga, en français ou en japonais. またね !

Index en romaji : kikô, sonata, onushi, warawa, yo