mercredi 18 octobre 2017

Yudan suru na ! : l'origine du mot 油断

油断するな! Ne baisse pas ta garde ! Tous les amateurs d'anime/manga en général, et de shônen en particulier, ont déjà entendu/lu cette expression invitant le héros à rester vigilant face à l'ennemi. 油断 (ゆだん)、c'est la négligence, l'imprudence, le laisser-aller, bref, quelque chose de hautement condamnable pour un japonais (tel qu'on se les représente, du moins...). D'où l'expression 油断大敵 (ゆだんたいてき), la négligence 油断 est un grand ennemi (大敵).

Il n'y a là rien de bien compliqué à comprendre, mais ce qui m'intrigue, ce sont les deux kanjis utilisés : 油 et 断. 油 signifie huile ; 断 a plusieurs sens, notamment "refuser" ou "trancher, supprimer". Refuser de l'huile ? Supprimer de l'huile ? Quel rapport ?

Il faut apparemment rechercher l'origine de cette transcription dans le Sûtra du Nirvana. On y raconte qu'un roi aurait ordonné à un marchand d'huile (油) d'effectuer une livraison sans laisser tomber une goutte de son précieux chargement, sous peine de perdre la vie (断). Le pauvre marchand avait donc intérêt à éviter toute négligence.

Si cette belle histoire permet de comprendre l'utilisation de 油 et 断, certains pensent qu'il s'agit là d'une justification a posteriori et non de la véritable origine du mot ゆだん. En effet, on trouve dans d'anciens dictionnaires d'autres façons de transcrire ces deux syllabes, ce qui laisse penser que le choix de ces deux kanjis s'est fixé sur le tard et qu'on avait jusque-là plusieurs combinaisons possibles pour écrire ce mot.

ゆだん pourrait être une déformation de ゆたに (ゆったり en langue moderne) qui signifiait "se mettre à l'aise". On trouve aussi dans un dialecte de Shikoku l'expression ゆだんする avec un sens similaire. Finalement, être à son aise ou être négligent, c'est peut-être une question de point de vue et de culture ? まてね !

mercredi 11 octobre 2017

Hyakunin isshu, poème n° 83 : 世の中よ

@WikimediaCommons
Voici un poème quelque peu mélancolique de Fujiwara no Toshinari (藤原俊成), père de Teika, également connu sous le nom Shunzei (qui n'est qu'une seconde lecture de 俊成). Poète et théoricien majeur, il est l'auteur d'un traité de poétique et le compilateur de la 7e anthologie impériale, le Senzai-shû.
Shunzei vit à l'époque de la guerre de Genpei 源平. Outre le lot de misères engendrées par le conflit lui-même, les nobles de cette époque voient leur statut social s'affaiblir au profit des guerriers. On approche de la fin de l'époque Heian et bientôt le shogunat consacrera le pouvoir des 武士 (samouraï). Les intellectuels sombrent dans le pessimisme. C'est dans ce contexte que Shunzei a composé ces vers (Senzaishû, n° 1148), qui appartiennent à une séquence de
cent poèmes ayant pour thème l'expression des sentiments (plaintes) personnels (jukkai, 述懐) et comme sous-thème "le cerf" :

世の中よ
道こそなけれ
思ひ入る
山の奥にも
鹿ぞ鳴くなる

(よのなかよ みちこそなけれ おもいいる やまのおくにも しかぞなくなる)

世の中よ : 世, ce bas-monde / la société, 世の中, au sein de ce monde, よ est une interjection exclamative ;
道こそなけれ : 道, chemin, au sens de "moyen de" ; こそ, particule emphatique, est grammaticalement lié à なけれ, izen-kei de なし, équivalent de ない : il n'y a pas de chemin ;
思ひ入る : littéralement entrer (入る, rentai-kei) dans ses pensées (思ひ), équivalent de 思い込む, être plongé dans ses pensées, dans ses soucis. Et pour une fois, il ne s'agit pas de tourment amoureux ! Par ailleurs, il y a un jeu de mots sur 入る, qui peut aussi être associé au vers suivant, avec le sens de pénétrer au cœur de la montagne ;
山の奥にも : 山, la montagne, 奥, les profondeurs, l'intérieur, donc 山の奥に "au fond de la montagne" ; も a ici le sens de "même" et établit un parallèle entre le monde et la montagne (même au fond de la montagne) ;
鹿ぞ鳴くなる : 鹿, le cerf, 鳴く (shûshi-kei), crier pour un animal, mais aussi pleurer (泣く). Le brame du cerf est ici associé à l'idée de tristesse et de solitude, comme dans le poème n° 5, où nous avions aussi un cerf bramant dans les profondeurs de la montagne ; ぞ est une particule emphatique grammaticalement lié à なる, rentai-kei de なり, qui a ici un sens de supposition, de jugement basé sur les circonstances (comme らしい) : "il semble que". Le cerf semble crier/pleurer, son cri semble déchirant.

Dans ce monde, il n'y pas pas moyen d'échapper à la souffrance. Même en allant au fin fond des montagnes (ou en se faisant moine), on n'échappe pas à la tristesse de ce bas monde et de sa propre finitude (symbolisée par le cri du cerf) : 

Dans ce monde, hélas
il n'est nul chemin ; allant,
l'esprit tourmenté
au cœur des montagnes, voilà
le cerf qui pousse sa plainte !

Index en romaji : yo no naka yo michi koso nakere omoi iru yama no oku ni mo shika zo nakun aru

mercredi 4 octobre 2017

Hyakunin isshu, poème n° 82 : 思ひわび



On ne sait si ce poème de Fujiwara no Atsuyori (藤原敦頼), alias Dôin Hôshi (maître de la loi Dô-in、道因法師) a été composé sur la base d'une situation réelle ou s'il s'agit tout simplement d'un sujet de concours. Dans le Senzaishû, il est néanmoins classé parmi les poèmes d'amour (n° 817).


思ひわび
さても命は
あるものを
憂きにたへぬは
涙なりけり 

(おもいわび さてもいのちは あるものを うきにたえぬは なみだなりけり) 

思ひわび : 思ひわび combine le verbe 思ふ et le verbe わぶ(侘ぶ) (renyou-kei). Le tout a le sens de 思い悩む, c'est-à-dire être tourmenté par ses pensées, ses sentiments, ici interprétés comme amoureux. On peut donc traduire 思ひわび par détresse, tourment, etc ;
さても命は : さても a ici le même sens que それでも, "même si", "bien que" et se rapporte ici à ce qui précède : "malgré ce qui me tourmente"; 命, la vie ; は est là pour opposer 命 à 涙 dans les vers suivants ;
あるものを : ある est la rentai-kei de あり, qui a le même sens que ある en japonais moderne (être, exister). ものを a le sens de pourtant, même si ;
憂きにたへぬは : 憂き est la rentai-kei de 憂し, qui a ici le sens de souffrance, たへぬ est composé de la mizen-kei de たふ(équivalent de たえる, supporter, endurer) et de la négation ぬ. に indique ce qui est insupportable (la peine) et le は fait écho à celui qui suivait 命 ;
涙なりけり : 涙, les larmes ; なり a le sens de である ; けり marque l'émotion et l'étonnement.

En résumé, le sujet oppose sa vie, qui perdure malgré les tourments d'un amour malheureux, et ses larmes qui ne peuvent supporter une telle souffrance.

De mon affliction
ma vie malgré tout s'accommode ;
cependant mes larmes,
elles, ne peuvent endurer 
une telle souffrance


Index en romaji : omoi-wabi sate mo inochi ha aru monowo uki ni taenu ha namida narikeri

mercredi 20 septembre 2017

Hyakunin isshu, poème n° 81 : ほととぎす


Voici un poème de Tokudaiji Sanesada (後徳大実定), également connu sous le titre de Tokudaiji Sadaijin (後徳大寺左大臣) puisqu'il fut ministre de la gauche (左大臣). Ces vers, publiés dans le Senzaishû (n° 161), ont été composé sur le thème "entendre le coucou au petit matin", ce qui implique l'idée d'une nuit passée à attendre le premier chant de cet oiseau, associé au début de l'été (dans le calendrier traditionnel japonais, l'été commence fin avril-début mai). Depuis le 19e siècle, le coucou est également associé au poète Shiki, mais ça, c'est une autre histoire...


ほととぎす
鳴きつる方を
ながむれば
ただ有明の
月ぞ残れる

(ほととぎす なきつるかたを ながむれば ただありあけの つきぞのこれる) 

ほととぎす :  le coucou

鳴きつる方を : 鳴き est la renyou-kei de 鳴く, crier, pour un animal ; つる est la rentai-kei de つ, une particule qui indique ici l'achèvement d'une action. つ implique en outre une notion de volonté, ce qui tend à personnifier le coucou ; 方 indique ici la direction, là où le coucou a chanté et où se tourne le regard du poète ;

ながむれば : ながむれ est la izen-kei de ながむ (眺める en langue moderne), regarder (de manière prolongée) ; la particule ば a un sens temporel, "quand" ;

ただ有明の : ただ a le même sens qu'en japonais moderne, "simple", "ordinaire" ; 有
明の月 désigne une lune (月), apparaissant tardivement dans la nuit et de ce fait toujours présente quand l'aube (有明) se lève. C'est une expression qu'on retrouve dans de nombreux poèmes ;

月ぞ残れる : ぞ est une particule emphatique, liée à る, rentai-kei de la particule り、qui indique que l'action a eu lieu et qu'elle dure dans le présent. Cette particule se raccroche à 残れ, la meirei-kei de 残る、demeurer, rester.

En résumé, lorsque le poète a tourné son regard vers l'endroit d'où venait le cri du coucou, il n'a vu que la lune qui s'attardait à l'aube. Le coucou est effectivement assez difficile à observer. C'est par ailleurs un oiseau aux mœurs curieuses, qu'on pourrait juger peu sympathiques si ce genre de jugement anthropomorphique avait un quelconque sens dans le monde animal. Mais ces considérations bassement ornithologiques nous éloignent de la poésie japonaise :-)

Quand je regarde
là où chantait le coucou
il ne reste plus
que la lune s'attardant
au petit matin

Index en romaji : hototogisu nakitsuru kata wo nagamureba tada ariake no tsuki zo nokoreru.

mercredi 13 septembre 2017

Hyakunin isshu, poème n° 80 : 長からむ


Taikenmon In no Horikawa (待賢門院堀河), comme en leur temps Sei Shônagon ou Murasaki Shikibu, était une poétesse de cour au service d'une impératrice, en l'occurence Fujiwara no Tamako, également appelée Taikenmon In. Ce waka, publié dans le Senzaishû (n° 802), faisait partie d'une séquence de cent poèmes d'amour. Certains voient dans ce poème un "morning after" - pour reprendre l'expression du Pr. Mostow - c'est-à-dire un poème rédigé après une nuit d'amour et les adieux au petit matin.

長からむ
心も知らず
黒髪の
乱れて今朝は
ものをこそ思へ

ながからん こころもしらず くろかみの みだれてけさは ものをこそおもえ

長からむ: 長から est la mizen-kei de 長し, équivalent de 長い, long ; le む exprime ici une probabilité ("devrait") ; l'ensemble détermine 心 (cœur) au vers suivant pour évoquer un cœur constant (dont les sentiments devraient durer longtemps), mais mais 長から est aussi en lien avec 黒髪 (longs cheveux noirs) ;
心も知らず : 心, le cœur ; も, même ; 知ら, mizen-kei de 知る (savoir) + ず (négation), ne pas savoir ;
黒髪の : 黒, noir, 髪, cheveux. Les longs cheveux noirs sont l'élément clé de la beauté féminine de l'époque, bien plus que les formes d'un corps dissimulé par de multiples couches de vêtements ;
乱れて今朝は : 乱れ est la renyou-kei de 乱る (乱れる en langue moderne) qui évoque le désordre, la confusion ; lequel désordre s'applique bien entendu à la longue chevelure noire, mais aussi au cœur et aux sentiments amoureux ; la conjonction て relie cette proposition et la suivante ; 今朝, ce matin ; は distingue ce matin des autres matins ;
ものをこそ思へ :  思へ est la izen-kei de 思ふ (penser) qui a ici une valeur emphatique en lien avec こそ ; ものを思ふ est une expression que nous avons rencontrée maintes fois et qui évoquent les pensées liées à l'amour, le tourment amoureux.

Ne pouvant être certaine de la constance des sentiments de son amant, le cœur de notre poétesse est profondément troublé. Le recours à la chevelure pour évoquer les désordres de l'âme me paraît plutôt séduisant, quoi que cela rende moins bien en français, où il est difficile de garder toute l’ambiguïté des doubles sens japonais.

J'ignore si de ton cœur
les sentiments dureront
comme mes pensées
ce matin mes longs cheveux noirs
 ne sont que désordre 

Index en romaji : nagakaramu kokoro mo shirazu kuro-kami no midarete kesa ha mono wo koso omoe