vendredi 4 janvier 2013

La fin du shogunat ou 幕末 (ばくまつ)

Nombreux sont les manga et anime qui prennent pour cadre la fin du shogunat et le début de la restauration Meiji. C'est le cas par exemple de Rurouni Kenshin (Kenshin le vagabond), de la 3e partie de Shura no toki, ou encore d'Hakuouki. Cette période se prête en effet aux interprétations romantiques : qu'il s'agisse du Shinsengumi dans Hakuouki ou de Saigo dans Le dernier samourai, la fiction idéalise l'histoire sans trop de scrupules. Chaque œuvre mêlant allègrement les deux, il est parfois difficile de démêler le vrai du faux, d'autant qu'il s'agit d'une période complexe, comme tout épisode de guerre civile, avec son lot de clans qui s'affrontent, d'alliances qui se font et se défont, d'influences étrangères, etc. Je vous propose donc aujourd'hui de commencer une petite série sur la fin du shogunat, le bakumatsu (幕末). Il s'agit ici d'un cadre général, qui sera suivi d'articles plus détaillés.

Le bakufu - 幕府


Ce que nous appelons "shogunat" s'appelle en japonais bakufu : il s'agit du gouvernement militaire établi par un shogun (将軍), l'empereur ayant alors un rôle purement symbolique, dépourvu de tout pouvoir réel. Le bakufu qui nous intéresse ici est celui des Tokugawa (徳川), fondé en 1603 par Tokugawa Ieyasu (徳川家康) après sa victoire à Sekigahara, qui paracheva l'unification du pays. Le règne des Tokugawa correspond à la période Edo, durant laquelle le Japon se ferme aux échanges avec l'étranger, à l'exception de la presqu'île de Dejima, dont j'ai déjà parlé dans mon article sur Nagasaki. Cette politique isolationniste est appelée sakoku (鎖国 = litt. pays cadenassé).

Les kurofune - 黒船


Pour les Tokugawa, déjà mal en point, la fin des haricots commence en 1853, avec l'entrée dans la baie d'Edo de quatre navires américains. Commandés par le commodore Perry, leur arrivée frappe et affole les esprits. Ces navires sont surnommés kurofune (bateaux noirs), nom qui sert à désigner depuis le XVIe siècle les navires étrangers dans les documents officiels. Le shogunat ne sait que répondre aux exigences américaines, qui visent à forcer l'ouverture du pays au commerce étranger. Alors que l'empereur, auquel on a exceptionnellement demandé son avis, souhaite tout bonnement qu'on chasse ces malotrus, le shogunat finit par accepter une ouverture partielle tout en tentant de renforcer son pouvoir militaire. Les kurofune ont changé le destin de bien des hommes, partagés entre attraction et répulsion vis-à-vis de l'Occident. Sakamoto Ryoma, un des hommes-clé du bakumatsu, en est un parfait exemple, comme on le voit dans Shura no toki.

Sonno-joi - 尊皇攘夷


Si l'arrivée des kurofune sonne le glas du shogunat, elle ne fait que précipiter la chute d'un régime aux abois. Le début du siècle est marqué par des famines, des révoltes et une agitation sociale sans précédent, face à des shogun sans envergure. La menace occidentale se fait sentir bien avant l'arrivée de Perry, notamment à travers les déboires de la Chine (guerre de l'opium, etc). L'affaiblissement du shogunat provoque l'émergence d'un mouvement appelé sonno-joi "respect à l'empereur" (尊皇), "expulsion des barbares" (攘夷). Cette doctrine trouve son origine dans les écrits de Aisawa Yasushi, qui, dès 1825, prône le relèvement du pays sous l'autorité quasi-religieuse de l'empereur, à travers la confrontation avec l'extérieur, sans placer la xénophobie au cœur de sa doctrine. Le mouvement s'inspire aussi des penseurs de l'école de Mito, chez qui le rejet des étrangers tient une place plus importante. La xénophobie prend de l'ampleur après 1853, avec de nombreux assassinats d'étrangers, des attaques de navires, etc. Mais 尊皇攘夷 devient surtout le slogan des opposants au shogunat, les Ishin shishi (維新志士, litt. patriotes de la restauration/révolution) et la répression qu'on leur oppose (arrestations d'Ansei, 1858-1859) ne fait qu'exacerber leur mécontentement. Après diverses interventions étrangères musclées - destinées à protéger ressortissants et intérêts occidentaux - l'impossibilité de chasser les "barbares" devient évidente. La xénophobie reflue et la fascination pour l'Occident et ses technologies, qui sous-tend paradoxalement le mouvement depuis ses débuts, prend le dessus, les ennemis d'hier ouvrant grand leur porte aux savoirs étrangers et à une occidentalisation accélérée, dans l'idée de combler le retard technologique du Japon, et de rivaliser ensuite avec les grandes nations. La chute du bakufu (倒幕 - とうばく) , qui ne paraît pas apte à relever les défis du futur, devient l'unique objectif du mouvement, tandis qu'échouent les tentatives de rapprochement de la cour et du shogunat (公武合体 - Kobu gattai).

L'alliance Sa-Cho


Nombre de Ishin shishi se recrutent dans la province de Choshu (actuelle préfecture de Yamaguchi). Le clan Choshu s'oppose entre autres au clan Satsuma (dont le berceau est Kagoshima), un des partisans du Kobu gattai. Mais l'évolution de ces deux clans, après les incidents de Shimonoseki et Kagoshima (interventions étrangères susmentionnées), les amène à s'allier contre le shogunat, en s'appuyant sur les armes fournies par l'Angleterre (qui évite néanmoins toute ingérence directe), tandis que le shogunat compte sur un soutien français plutôt aléatoire. Une fois cette alliance scellée - sous l'influence d'hommes clés comme Sakamoto Ryoma, Okubo Toshimichi, Kido Takayoshi et Saigo Takamori - c'en est fait des Tokugawa. Les troupes de Sa-Cho, mieux armées et renforcées par le clan Tosa, marchent sur Kyoto et amènent le dernier shogun, Tokugawa Yoshinobu, à remettre le pouvoir à l'empereur le 9 novembre 1867. Mais cela ne suffit pas à la coalition, qui rejette les propositions institutionnelles de Yoshinobu. Sa-Cho procède donc à un coup d'Etat pour supprimer définitivement le shogunat et restaurer le pouvoir impérial (3 janvier 1868). La résistance de Yoshinobu et l'acharnement de ses adversaires rendent la guerre civile inévitable.

La guerre de Boshin (1868-1869) 戊辰戦争


Les clans Satsuma, Choshu et leurs alliés pourchassent en effet les troupes restées fidèles au shogun, désirant détruire le parti adverse par une victoire militaire, afin de s'imposer comme force dominante et d'éviter que le pouvoir impérial ne soit exercé de manière fédérale par l'ensemble des clans. Leurs troupes arborent les couleurs de l'armée impériale (sans implication directe de l'empereur). Yoshinobu, retiré à Osaka, provoque et perd les premières batailles, à Toba et Fushimi. Ces affrontements marquent le début de la guerre civile, appelée guerre de Boshin (戊辰 désigne l'année 68 dans le calendrier cyclique). Sa-cho prend Osaka et Yoshinobu se replie à Edo. Conscient de la faiblesse de ses soutiens, et soucieux d'éviter un bain de sang, il négocie sa capitulation et se retire en résidence surveillée à Mito. Néanmoins les partisans et vassaux du shogun - notamment les clans Aizu et Kuwana, ainsi que le Shinsengumi - n'acceptent pas cette capitulation. Tous sont cependant vaincus les uns après les autres : le Shinsengumi à Katsunuma, dans la province de Kai, Otori Keisuke à Utsunomiya et Nikko, le clan Aizu dans son fief, après une belle et vaine résistance. La flotte d'Enomoto Takeaki remonte jusqu'à Hokkaïdo (décembre 1868) où les dernières troupes résistent encore six mois, établissant un Etat indépendant, la république d'Ezo (un autre nom d'Hokkaïdo). Enomoto, président provisoire, demande qu'on accorde ce seul territoire à l'ancien shogun. Sa reddition, suite à la défaite d'Hakodate, met fin aux hostilités, le 27 juin 1869. La longue débandade des partisans du bakufu est assez fidèlement retracée dans Hakuouki (abstraction faite des ornements de la fiction). Il faut noter que cette guerre en partie privée (entre Sa-Cho et les partisans du shogunat) a eu pour effet d'endetter dès le départ le gouvernement Meiji.

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Voilà cette importante période brièvement expliquée (si si, c'est bref, je vous jure, compte tenu de tout ce qu'il y a à dire sur le sujet). Pour ceux que cela intéresse, je publierai dans les semaines qui viennent quelques articles pour apporter des éclairages complémentaires. それでは、また。

Sources :  
Histoire du Japon des origines à nos jours, sous la dir. de Francine Hérail, Hermann, 2010
Dictionnaire historique du Japon, coll., Maisonneuve et Larose, 2002.

2 commentaires:

Ellogram a dit…

C'était un article extrêmement intéressant, merci vraiment ! ^^
J'ai hâte de lire les suivants.
D'ailleurs de manière générale, je trouve ce blog vraiment génial.

Hm, bref...
Sinon j'ai trouvé une petite coquille : il manque le "de" de "afin" à la 2ème ligne du paragraphe "guerre de Boshin". Voilà voilà.

Lili a dit…

Merci pour ce commentaire très encourageant ! J'avais un peu peur que cela n'intéresse personne... :-)
Merci aussi pour la coquille, qui est corrigée. J'en ai profité pour rajouter mes sources, que j'avais oubliées.