vendredi 26 septembre 2014

Hyakunin isshu n°18 : 住の江の

Ayant déjà étudié le poème n°17 du Hyakunin isshu sur Japon infos en février dernier, je passe directement au n°18 qui est lui aussi un poème d'amour, composé par 藤原敏行朝臣 (ふじわらのとしゆきあそん). Il m'a donné bien du fil à retordre, et pour la première fois depuis que je me penche sur ces poèmes, il a fallu que je regarde des traductions pour être sûre de bien comprendre (généralement, je ne m'autorise à les regarder qu'après avoir traduit, pour voir comment les pros s'en sont sortis). Voilà le poème en question :

住の江の
岸に寄る波
よるさへや
夢の通ひ路
人目よくらむ

すみのえの きしによるなみ よるさえや ゆめのかよいじ ひとめよくらん



住の江 : ancien nom de lieu, dans la baie d'Osaka
寄る : s'approcher, venir vers, se rencontrer.
波 : les vagues
よるさへや : il y a là un jeu de mots entre 夜 (la nuit) et 寄る. さへ a le sens de "même" (au sens de "even" en anglais), sous-entendu "non seulement le jour, mais même la nuit" ; や marque le doute, l'interrogation.
夢 : rêve
通ひ路 : 通い路 en langue moderne, c'est le passage, composé de 通う (aller et venir) + 路 (chemin). Nous l'avons déjà vu dans le poème n°12. Ici,  夢の通ひ路 a, dans son ensemble, un sens bien particulier : le chemin qui mène en rêve à l'être aimé (avec l'idée que si celui-ci n'apparaît pas en rêve, c'est une preuve de désamour)
人目 : littéralement "l'oeil des gens", c'est-à-dire le regard des gens
よく : a ici le sens de 避く, éviter, fuir
ら む est relié à や et marque l'interrogation, la supposition. Le poète cherche à deviner la cause : est-ce pour éviter le regard des autres ?

La difficulté de ces poèmes réside dans ce qu'ils ne disent pas, toutes ces choses sous-entendues, sans doute évidentes pour les lettrés de l'époque, riches happy-few qui joutaient entre eux une coupe de saké à la main, mais plus complexes pour les lecteurs contemporains, et a fortiori pour moi, pauvre gaijin. Nous avons donc un(e) amant(e) qui reproche à son amant(e) sa froideur et son absence de visite, en opposant son attitude à celle des vagues, dans une métaphore pas évidente à saisir : jour et nuit, les vagues viennent "rendre visite" à la côte, alors que l'amant auquel s'adressent ces amères reproches ne vient  pas même la nuit, pas même en rêve. Et l'amant délaissé s'interroge : est-ce pour éviter le regard des autres ?
Un élément nous manque : l'amant délaissé, autrement le "je" de ce poème, est-il un homme ou une femme ? L'auteur étant un homme, on pourrait légitimement penser que "je" est un homme. J'ai pourtant trouvé sur un site japonais l'hypothèse contraire, et elle m'a convaincue. En effet, il est plus logique d'imaginer que c'est une femme qui reproche à son amant de ne pas venir la voir. Car à l'époque Heian, on peut difficilement s'attendre à ce qu’une femme (noble) se balade dans les rues pour aller voir son amant (même en rêve). Il s’agit donc vraisemblablement d’un poème où l’auteur adopte le point de vue d’une femme. Ce n’est qu’une interprétation, je vous en laisse juge. D'ailleurs, ce n'est finalement qu'un détail, puisque cela ne transparaît pas dans la traduction que je vous propose : 
Jour et nuit les vagues
Rejoignent la baie
de Sumi
Mais toi, même la nuit
Tu ne prends pas le chemin de mes rêves.
Crains-tu le regard des autres ?


 

2 commentaires:

mic a dit…

Bonjour Lili,
On peut imaginer une femme dans un char à boeufs, tous rideaux tirés. Mais le fait qu'elle se déplace prouverait qu'elle a des besoins irrépressibles, ce dont le public de l'époque pouvait difficilement s'accommoder. Vous auriez pu publier les autres traductions. Non pas pour une forme de compétition pour savoir qui est le meilleur, mais juste pour comparer.
A bientôt sur japon.infos.

Lili a dit…

Vous pouvez trouver des traductions anglaises ici et . Quant à la traduction de René Sieffert, elle n'est pas libre de droit. En publier un extrait à chaque poème "pour comparer" reviendrait à publier le livre tout entier, ce que je ne me sens pas autorisée à faire. Si cela vous intéresse vraiment, vous pouvez vous le procurer ici.