vendredi 26 septembre 2014

Hyakunin isshu n°18 : 住の江の



Voici un poème d'amour de Fujiwara no Toshiyuki Ason (藤原敏行朝臣), également connu pour ses talents de calligraphe. On apprend dans le Kokinshû (n° 559) que ces vers ont été composés dans le cadre d'un concours.


住の江の
岸に寄る波
よるさへや
夢の通ひ路
人目よくらむ

すみのえの きしによるなみ よるさえや ゆめのかよいじ ひとめよくらん



住の江の : 住の江、Suminoé, est le nom d'une baie, qui fait partie de l'actuelle baie d'Osaka. On y trouve le Sumiyoshi-jinja, célèbre sanctuaire d'une divinité protectrice des océans. C'est un lieu fort prisé en poésie, associé aux voyages (vers Kyûshû), à la mer, etc ; の marque le complément de nom ;
岸に寄る波 : 岸, la côte, に, vers, 寄る - s'approcher, venir vers, se rencontrer - est une rentai-kei déterminant 波, les vagues. Ces deux premiers vers servent introduction mettant en valeur le よる du 3e vers ;
よるさへや : il y a là une répétition sonore associant 夜 (la nuit) et 寄る. さへ a le sens de "même" (au sens de "even" en anglais), sous-entendu "non seulement le jour, mais même la nuit" ; や marque le doute, l'interrogation ;
夢の通ひ路 : 夢, le rêve, の marque le complément de nom ;通ひ路 (通い路 en langue moderne) signifie chemin, passage. Ici, 夢の通ひ路, dans son ensemble, a un sens bien particulier : le chemin qui mène en rêve à l'être aimé (avec l'idée que si celui-ci n'apparaît pas en rêve, c'est une preuve de désamour) ;
人目よくら む : littéralement "l’œil des gens", c'est-à-dire le regard des gens ; よく (shûshi-kei) a ici le sens de 避く, éviter, fuir ; ら む est relié à や et marque l'interrogation, la supposition concernant la cause de quelque chose " est-ce parce que... ?"

La difficulté de ces poèmes réside dans ce qu'ils ne disent pas, toutes ces choses sous-entendues, sans doute évidentes pour les lettrés de l'époque, riches happy-few qui joutaient entre eux une coupe de saké à la main, mais plus complexes pour les lecteurs contemporains, et a fortiori pour moi, pauvre gaijin. Si l'on décode toutes les ellipses, nous avons donc un(e) amant(e) qui reproche à son amant(e) sa froideur et son absence de visite, en opposant son attitude à celle des vagues, dans une métaphore pas évidente à saisir : jour et nuit, les vagues viennent "rendre visite" à la côte, alors que l'amant(e) auquel s'adressent ces amères reproches ne vient pas même la nuit, pas même en rêve. Et l'amant(e) délaissé(e) s'interroge : est-ce pour éviter le regard des autres ?

De Suminoé
les vagues rejoignent la côte

mais la nuit même
sur le chemin des rêves
fuiriez-vous donc les regards ?


Index en romaji : suminoe no kishi no yoru nami yoru sae ya yume no kayoi-ji hitome yoku-ramu

2 commentaires:

mic a dit…

Bonjour Lili,
On peut imaginer une femme dans un char à boeufs, tous rideaux tirés. Mais le fait qu'elle se déplace prouverait qu'elle a des besoins irrépressibles, ce dont le public de l'époque pouvait difficilement s'accommoder. Vous auriez pu publier les autres traductions. Non pas pour une forme de compétition pour savoir qui est le meilleur, mais juste pour comparer.
A bientôt sur japon.infos.

Lili a dit…

Vous pouvez trouver des traductions anglaises ici et . Quant à la traduction de René Sieffert, elle n'est pas libre de droit. En publier un extrait à chaque poème "pour comparer" reviendrait à publier le livre tout entier, ce que je ne me sens pas autorisée à faire. Si cela vous intéresse vraiment, vous pouvez vous le procurer ici.