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vendredi 28 octobre 2016

Petite histoire de l'écriture japonaise

Ceux qui apprennent le japonais le savent très bien, le système d’écriture japonais mêle des caractères d’origine chinoise, les kanji, à des symboles spécifiquement japonais représentant une syllabe, les kana. Les kanji ont de multiples prononciations : une ou plusieurs prononciations KUN, dites « japonaises » et une ou plusieurs prononciations ON, dites « chinoises ». Comment en est-on arrivé là ?

Avant les premiers contacts avec la Chine, la langue japonaise ne disposait d’aucun système d’écriture, comme la grande majorité des langues du monde (seules 200 langues sur 6000 recensées seraient dotées d’un système d’écriture). En adoptant les caractères chinois, les lettrés japonais adoptèrent également la langue chinoise, qui resta longtemps la langue des documents officiels et des hommes instruits, ou encore celle de textes fondateurs comme le Nihon Shoki. Cependant les Japonais développèrent rapidement une méthode pour lire le chinois à la japonaise, à l'aide d'annotations (kaeriten) : c'est cette langue hybride, le kanbun, qui, en passant à l'écriture, servit à écrire l'essentiel des documents rédigés en "chinois" par les Japonais, soit des pans entiers de leur littérature.

Les Japonais éprouvèrent également le besoin de transcrire leur propre langue, alors orale, en utilisant le seul système à leur disposition, les caractères chinois. Pour cela, une première solution consista à associer à un kanji un mot japonais ayant le même sens : 山, yama, 風, kaze (lecture KUN). La seconde solution fut d'utiliser les caractères chinois pour leur seule sonorité (un caractère = une syllabe). Ainsi, à côté des textes en chinois/kanbun, on trouve des textes en langue japonaise, où les caractères chinois sont parfois utilisés pour leur sens, et le plus souvent pour leur son, indépendamment de leur signification. Ce système d’écriture, Man’yogana, doit son nom au célèbre Man’yoshû, le premier grand recueil de poésie japonaise. On le retrouve également dans un autre texte fondateur, le Kojiki .

Un tel système était néanmoins extrêmement complexe : plusieurs caractères pouvaient être utilisés pour le même son, et le recours à des caractères complexes pour écrire de simples sons rendait l’écriture et la lecture fastidieuses. C’est pourquoi, dès le IXe siècle,  l’écriture du japonais a évolué vers des systèmes plus simples de transcription des sons, les kana (仮名 kana, littéralement « nom provisoire » par opposition aux kanji appelés 真名, mana, litt. « vrais noms »). Les hiragana (平仮名、litt. "kana ordinaires") sont des caractères chinois simplifiés, écrits de manière cursive : あ dérive de 安, お de 於… Les katakana (片仮名、litt. « partie de kana ») empruntent quant à eux une partie d’un caractère chinois : イ est la partie gauche de 伊, エ est la partie droite de 江.

A l’époque Heian, les hiragana étaient l’apanage des femmes, les hommes écrivant en caractères chinois. Ainsi,  lorsque Ki no Tsurayuki, compilateur du Kokin wakashû, choisit d'écrire en japonais et en hiragana son Journal de Tosa, il adopta le point de vue d’une femme. Néanmoins, les hiragana furent progressivement adoptés pour écrire la poésie japonaise, que l'auteur soit un homme ou une femme. Les katakana étaient quant à eux utilisés par les moines, notamment pour annoter des textes.

Jusqu’en 1900, les kana n’étant pas standardisés, plusieurs kana pouvaient représenter un même son. La standardisation a provoqué l’abandon des kana non retenus, qui ont pris le nom de hentaigana. Hiragana et katakana, initialement utilisés de manière séparée, ont fini par cohabiter dans un même texte, aux côtés des kanjis.

Pour finir, un petit mot sur la multiplicité des lectures ON.  On distingue les lectures :
  • go-on ou lecture WU (prononciation en cours dans le royaume chinois de Wu), popularisé par les moines bouddhistes.
  • kan-on ou lecture HAN (prononciation utilisée dans la région de Chang’an, l’actuelle Xian, sous les Tang), introduite au 7 et 8e siècles
  • tô-on ou lecture TANG, introduite au XIIIe siècle, également appelée sô-on pendant la période Muromachi
Chacune de ces lectures relevant de domaines spécifiques (la wu pour la terminologie bouddhique, par exemple), elles se sont juxtaposées et n’ont jamais été standardisées. C’est ainsi que le caractère 行 peut être lu gyô (go-on), (kan-on), et an (tô-on). En ajoutant à cela les lectures japonaises (KUN) qui se sont rattachées au même caractère, on arrive à une complexité qui fait tout le charme du japonais... et le désespoir de ceux qui l'apprennent. またね !

vendredi 7 octobre 2016

Revue de Mooc : Visualizing Japan, postwar Tokyo

Ce mooc de l’université de Tokyo, présenté par le professeur Shunya Yoshimi, est proposé sur Edx… en anglais. C’est là son principal point faible : même si le professeur Yoshimi maîtrise très bien la langue de Shakespeare, son élocution reste quelque peu laborieuse. Je suis persuadée que le cours serait plus fluide s’il était assuré en japonais (sous-titré en anglais pour le commun des mortels, le sous-titrage dans notre belle langue étant apparemment un rêve inaccessible).

Malgré ce léger défaut, le cours mérite qu'on y consacre du temps, la première partie (4 modules) étant à mes yeux la plus intéressante et la plus claire. A travers des archives photos et vidéo, le premier module évoque l’occupation américaine, son impact sur l’urbanisme et sur la société japonaise. Le Pr. Yoshimi montre notamment que l’occupation, complètement gommée dans les médias japonais, est cependant très présente dans la rue. Il met aussi en lumière une continuité urbanistique, au sein même de Tokyo, entre les terrains réservés à l’armée japonaise avant-guerre, les zones américaines d’après-guerre et les grands parcs de la ville contemporaine (Yoyogi). Continuité également entre les zones soumise à une forte influence culturelle américaine (car proche des bases) et les zones investies ensuite par la jeunesse japonaise comme Harajuku. Dans les deux cas, cette continuité semble avoir été gommée par l’histoire et oubliée de la plupart des gens.

Le second module est consacré à l’image de l’empereur (depuis l’ère Meiji) et plus particulièrement à celle d’Hirohito : on voit comment l’empereur chef de guerre se transforme peu à peu en gentil grand-père. Après la défaite, l’image d'Hirohito est sérieusement écornée, surtout après la désastreuse publication d’un portrait en compagnie de Mc Arthur, où comparé à l'Américain, l’empereur fait figure de gamin mal assuré, à l’étroit dans son costume. Les Américains, qui souhaitent réhabiliter son image, organisent à travers le pays une tournée médiatisée. Mais ce qui va changer la perception de la famille impériale, c’est le mariage du prince héritier, largement popularisé par les médias (les ventes de télé et le développement du réseau sont boostés à cette occasion). Ce qui prédomine désormais, c’est l’image d’Hirohito en grand-père, ses petits-enfants au premier plan… les souvenirs du régime militariste semblent bien lointains, de même que l'époque où l'empereur, sacré, était soustrait au regard du commun des mortels.

Les deux derniers modules de la première partie évoquent la transformation de la ville : les plans d’urbanisme initiaux, qui dessinaient une belle ville, pleine d’espaces verts, ont été délaissés aux profits de travaux plus rapides et directement rentables. L’organisation des JO en 1964 a accéléré le mouvement : élargissement des routes, mue rapide et drastique des quartiers anciens, développement de nouveaux centres (Shinjuku), cohabitation anarchique entre le passé et le présent. A Shinjuku s’opposent la culture des jeunes, des migrants (étrangers ou ruraux) qui restent au pied des nouveaux buildings et celle des commuters et businessmen qui voient la ville d’en haut.

La 2e partie du cours m'a paru moins claire, dans la mesure où la problématique générale et la problématique propre à chacun des 4 modules m'a parfois échappé. On n'y trouve néanmoins des éléments intéressants, comme cette réflexion à propos des Sanshu no Jingi (三種の神器), les trois trésors de l'empereur (sabre, miroir, collier), auxquels est assimilé à l'ère du tout électrique (家庭電化, électrification des foyers) un triptyque bien moins sacré : télévision, réfrigérateur et machine à laver.

Le Pr. Yoshimi montre également l'émergence d'une culture urbaine populaire (cinéma, avec une forte production de films nationaux à petits budgets, kamishibai, télé au coin de la rue ou dans les vitrines), culture qui disparaît avec l'arrivée des téléviseurs dans chaque foyer.

On trouve aussi des réflexions sociologiques (évolution des quartiers pauvres, contrôle de la société et stigmatisation des migrants étrangers et japonais venus des campagnes), une analyse sur la concentration des médias à Tokyo (qui peut ainsi imposer son regard au pays), sur la montée et la disparition de la constestation étudiante (qui finit par être absorbée par les mass-media), cette dernière marqueant la pleine entrée dans l'ère de la consommation médiatique.

Le dernier module aborde l'image de la ville elle-même, sa part d'ombre, avec une remarque intéressante sur le nombre de films qui traitent de la destruction de la ville (par Godzilla et autres), témoignage de l'obsession pour la destruction atomique mais aussi contrepoint à la reconstruction frénétique de la capitale.

Au final, même si le cours gagnerait à être plus synthétique, il offre une passionnante plongée dans le Tokyo d’après-guerre et apporte des éléments qui ne sont pas souvent mis en avant par ailleurs.

jeudi 19 mai 2016

Revue de mooc : Visualizing Japan

L'année 2016 aura été pour moi l'année de découverte des mooc. Jusqu'à présent, j'en avais entendu parler sans jamais essayer. Depuis, je me suis inscrite à plus de mooc que je ne peux raisonnablement en absorber, mais s'inscrire est encore le meilleur moyen de s'assurer l'accès à un cours lorsque celui-ci est limité dans le temps. Même si on ne rend pas les "devoirs" à temps, on peut toujours profiter du contenu. Sur les plate-formes comme Edx ou Coursera, beaucoup de cours sont de toute façon "self-paced", c'est-à-dire qu'on peut les suivre à son rythme, et c'est très bien comme cela.

Si les sujets qui m'intéressent sont assez divers (du comportement animal aux trous noirs en passant par l'histoire, la musique et la linguistique), j'ai évidemment tenté de mettre la main sur des cours relatifs à la langue japonaise (en vain) ou au Japon. En français, rien. En japonais, le choix n'est pas immense, surtout si l'on cherche des cours en rapport avec le Japon (et non des cours sur la psycho ou le management).

Restent les mooc anglophones, et là, il y a de quoi faire. Aujourd'hui, je vais vous parler de Visualizing Japan sur la plateforme edX. Fruit d'une prestigieuse collaboration entre Harvard et le MIT, ce mooc traite de trois moments de l'histoire du Japon au travers de documents visuels (estampes, affiches, photos, cartes postales, publicités). Sont successivement évoqués l'arrivée des kurofune et du commodore Perry (1853), le soulèvement d'Hibiya (1905) et l'émergence d'un cosmopolitisme chic dans l'entre-deux guerres, incarné par la société Shiseido.

Le cours est bien présenté et très agréable à suivre. Les points abordés peuvent paraître limités au premier abord, mais leur examen très minutieux permet de brosser un portrait en creux de toute la société japonaise, de 1850 à la guerre. Même si j'avais déjà quelques connaissances à propos des kurofune (cf. la série sur le bakumatsu), j'ai appris une foule de détails supplémentaires (le rôle de l'industrie baleinière, les cadeaux apportés par les américains et la façon dont les japonais en ont tiré parti, l'image que les deux parties se faisaient l'une de l'autre, etc). Le cours m'a aussi permis de faire le lien entre cet épisode et le développement de l'impérialisme japonais quelques décennies plus tard.

Sur les deux autres sujets, j'avais tout à apprendre ou presque. Je ne savais rien des luttes sociales du début du XXe siècle, le Japon n'étant pas un pays que l'on associe spontanément aux concepts de socialisme et de luttes ouvrières. Le professeur Gordon montre que le soulèvement d'Hibiya (soulèvements urbains après les accords de paix russo-japonais en 1905) marie étrangement soutien à l'impérialisme et aspiration à plus de démocratie, et qu'il prélude à l'éclosion d'un mouvement ouvrier et paysan qu'on retrouve dans l'entre deux-guerres. La présentation n'a rien de magistrale et c'est l'un des intérêts majeurs de ce mooc : observer des documents visuels et comprendre le parti que l'on peut tirer de leur analyse, éventuellement en les confrontant à d'autres sources.

La même analyse, réalisée cette fois sur les archives publicitaires du célèbre groupe de cosmétiques Shiseido, permet de dresser le portrait d'une partie de la société des années 20, celle d'un Japon chic, cosmopolite et très occidentalisé. Au-delà, elle permet d'aborder la question de la condition féminine, de la place du Japon sur la scène artistique mondiale, de sa capacité à assimiler et à créer des codes et des modes.

L'ensemble se termine par une intéressante réflexion sur le cheminement du Japon et des japonais vers un impérialisme agressif et vers la guerre.

Globalement, ce mooc est riche et attrayant, mettant à disposition quantité d'images passionnantes, qui permettent d'appréhender visuellement cette période (excellent pour la mémoire). Il est désormais accessible de manière continue (self-paced). Une bonne partie du contenu est également consultable sur un site du MIT (notamment Black ships and samurai, Hibiya riot, Shiseido). Je recommande à tous ceux qui ne sont pas allergiques à l'anglais d'aller y faire un tour.

mardi 12 novembre 2013

L'unification du Japon (4) - Tokugawa Ieyasu

Ieyasu, Wikimedia commons
Dernier épisode de cette série. Après Oda Nobunaga et Toyotomi Hideyoshi arrive enfin le tour du fondateur de la dernière lignée de shôgun du Japon, Tokugawa Ieyasu (je vous conseille vivement de lire les épisodes précédents si ce n'est déjà fait, sinon vous aurez du mal à suivre). Avec lui se clôt une période de guerres et s'ouvre une ère de paix, mais aussi de relative fermeture au reste du monde, la période Edo. Mais avant d'en arriver là, Ieyasu a dû faire preuve de patience et de persévérance.

Né en 1542, Ieyasu est le fils de Matsuidara Hirotada, seigneur du château d'Ozaki, dans le Mikawa. Dès son enfance, il est envoyé comme otage chez les Imagawa, les puissants daimyo du Suruga, la province voisine. La pratique des otages, qui consiste pour un vassal à envoyer un membre de sa famille chez son seigneur en gage de soumission, est très courante à l'époque, pour prévenir toute tentation de trahison. Le cas de Ieyasu est néanmoins particulier : alors qu'il devait être remis aux Imagawa, il est vendu aux Oda, qui le gardent quelques années avant de le remettre aux Imagawa. Lorsque Imagawa Yoshimoto est vaincu par Nobunaga, Ieyasu est alors libéré et devient l'allié des Oda.

Bien qu'il soit son allié (et non son vassal), le futur shôgun sert Nobunaga avec une fidélité à toute épreuve, contenant notamment la menace représentée par Takeda Shingen. Ieyasu, qui a pris en 1566 le nom de Tokugawa (ascendance Fujiwara), voue à son puissant voisin du Kai une admiration sans borne. Après la mort de Shingen, il parvient, avec l'aide de Nobunaga, à vaincre son fils Takeda Katsuyori. A cette occasion, Ieyasu, qui reçoit en récompense la province du Suruga, intègre dans son armée de nombreux soldats du Kai, adoptant également les stratégies de guerre de Takeda Shingen.

Ieyasu donne une autre preuve de sa soumission et de sa crainte à son terrible allié Nobunaga : en 1571, il sacrifie sur l'ordre de ce dernier son fils aîné, soupçonné d'intelligence avec les Takeda (avant leur défaite). En revanche, après l'attentat du Honnô-ji, Ieyasu, ne sachant trop quelle tournure vont prendre les événements, n'est pas le plus prompt à affronter Akechi Mitsuhide pour venger Nobunaga.

De même, son positionnement face à Hideyoshi reste indécis. Ieyasu, qui semble avoir peu de respect pour ce parvenu, tente finalement de s'en débarrasser en s'alliant en 1584 avec Oda Nobukatsu, un des fils de Nobunaga. Mais après deux victoires, Nobukatsu l'abandonne et Ieyasu préfère se retirer et signer une paix qui renforce ses positions et lui assure le respect de son adversaire. Le futur shogun continue à attendre son heure, en accumulant d'importantes richesses et en consolidant son clan. C'est l'existence d'un tel clan, que ne possédaient ni Nobunaga ni Hideyoshi, qui va lui permettre d'instituer une véritable dynastie, capable de se perpétuer au-delà de son fondateur. En 1590, Hideyoshi lui propose de troquer ses territoires d'origine (le Mikawa et ses propres conquêtes) contre six provinces du Kantô. Ieyasu accepte la proposition, en songeant au parti qu'il peut tirer de ces terres encore peu exploitées. C'est là qu'il fondera sa capitale, Edo. Son trésor de guerre, son clan et ses possessions territoriales font de lui le plus puissant daimyo du Japon. Hideyoshi est bien conscient de la menace que constitue Ieyasu pour les Toyotomi et son fils Hideyori. C'est pour cette raison qu'il constitue pour assurer sa succession un conseil de dix personnes, incluant Ieyasu, en espérant que leurs ambitions se neutraliseront.

A la mort d'Hideyoshi, les ambitions de Ieyasu ne font mystère pour personne. Négociant, soudoyant, menaçant pour étendre son influence, le futur shôgun se pose même en défenseur de Hideyori, rôle dans lequel il est peu crédible. C'est finalement un autre membre du conseil, Ishida Mitsunari (l'un des cinq Bugyou), qui réussit à fédérer une coalition contre les Tokugawa, au nom d'Hideyori et des Toyotomi. Le dénouement a lieu lors de la fameuse bataille de Sekigahara, en 1600. Mitsunari rassemble des daimyo de l'Ouest (les Mori) et du Centre, ainsi que d'autres membres du conseil, comme Uesugi Kagekatsu et Ukita Hideie. Le revirement en cours de bataille du dénommé Kobayakawa Hideaki, soudoyé par Ieyasu, offre la victoire aux Tokugawa. Ieyasu doit aussi une grande partie de sa victoire à ses alliés, plus qu'à ses propres forces, car les troupes menées par son fils Hidetada n'ont pu rejoindre à temps le champ de bataille, retenues par Sanada Yukimura et son père, anciens généraux d'Hideyoshi. Alors que ses adversaires sont tués ou exilés - avec une clémence calculée envers les plus puissants - Ieyasu fait de Hideyori, l'héritier d'Hideyoshi, un simple vassal, qu'il affaiblit autant que possible. Il attend encore 15 ans pour l'éliminer (1615), cherchant pour l'accuser de menées subversives un prétexte fallacieux qu'il finit par trouver (qui veut noyer son chien l'accuse de la rage). Ieyasu assiège par deux fois le château d'Osaka, siège des Toyotomi. Hideyori, qui n'a guère d'alliés, à l'exception de quelques guerriers comme Sanada Yukimura, est contraint au suicide.

Auparavant, Ieyasu s'est fait décerner en 1603 le titre de shogun, se réclamant d'une descendance des Minamoto (shôgun du bakufu de Kamakura). Il fonde ainsi le dernier bakufu de l'histoire du Japon et inaugure l'ère de la "grande paix". Il cède sa place à son fils Hidetada en 1604, tout en continuant à exercer réellement le pouvoir. L'autorité centralisée mise en place par les Tokugawa s'appuie sur deux décrets importants (1615) : l'un restreint l'armée que peut posséder chaque daimyo ; il sera plus tard complété par l'obligation pour ces derniers de passer la moitié de l'année à Edo, et d'y laisser leur famille (en otage, en quelque sorte). L'autre décret concerne la cour impériale et la noblesse, précisant la hiérarchie des titres, les codes vestimentaires, les conditions de nomination et de révocation aux principaux postes, etc. Sans vouloir usurper la place de l'empereur, Ieyasu et ses successeurs réduisent son pouvoir à néant et exercent sur lui une véritable tutelle. Par ailleurs, pour asseoir la légitimité de la lignée et effacer un peu plus le souvenir de son prédécesseur, Ieyasu, décédé en 1616, est divinisé post-mortem, comme l'avait été Hideyoshi. Le 3e shôgun de la dynastie, Iemitsu, construit pour ce culte le célèbre temple de Nikko.

Pour finir (comme si ce n'était déjà pas assez long :-)), quelques mots sur l'attitude des Tokugawa à l'égard des chrétiens et des pays étrangers. Ieyasu rétablit plus ou moins les relations diplomatiques avec la Corée (après les ravages d'Hideyoshi) et se montre d'abord arrangeant dans ses relations avec l'Europe et les chrétiens. Cette tolérance coexiste néanmoins avec des courants xénophobes et anti-chrétiens. Par ailleurs, Ieyasu et ses successeurs se méfient des velléités colonisatrices des grandes puissances catholiques que sont l'Espagne et le Portugal (craintes alimentées par les Pays-Bas et l'Angleterre). Une affaire de corruption impliquant des daimyo chrétiens précipite les choses. Inquiet, Ieyasu réagit par une interdiction totale du christianisme en deux étapes (1612 et 1614). Les fidèles qui n'ont pas choisi l'exil sont persécutés. On cherche à détecter les chrétiens cachés par l'épreuve du fumie (piétinement d'images sacrées). En 1637-38, le soulèvement de Shimabara (non loin de Nagasaki) provoque une répression particulièrement féroce. Au-delà du christianisme, les Tokugawa craignent de voir resurgir des révoltes entretenues par des courants religieux, comme ce fut le cas durant la période Sengoku. La répression s'étend d'ailleurs à des sectes bouddhiques insoumises. Un contrôle des autorités sur l'appartenance religieuse s'établit et le christianisme reste clandestin pendant plus de deux siècles. Par ailleurs, les relations avec le Portugal sont complètement rompues (1639).
Dans le même temps, le bakufu s'assure un contrôle total des relations extérieures. L'accès des pays étrangers au Japon est progressivement réduit à la presqu'île de Dejima, qui passent des Portugais aux Hollandais. Seuls quelques fiefs éloignés conservent le droit d'entretenir des relations avec d'autres pays (par exemple, le fief de Satsuma garde des relations commerciales avec la Chine). La fermeture n'est donc jamais totale, le bakufu gardant un accès aux marchandises et aux savoirs étrangers. Mais l'ouverture est très sélective et les contacts entre japonais et étrangers drastiquement limités. Ce verrouillage prendra fin avec l'arrivée des Kurofune de Perry, entraînant dans leur sillage la chute du bakufu.

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En conclusion, un petit mot sur le Tokugawa Ieyasu, shôgun suprême de Shiba Ryôtarô. L'auteur est loin d'éprouver pour Ieyasu l'affection dont il entoure Hideyoshi. Alors que les deux livres ont le même traducteur (ce n'est donc pas de sa faute), le roman consacré à Ieyasu est moins agréable à lire et souffre même de quelques (petites) redites. Mais c'est surtout le traitement réservé au premier des Tokugawa qui montre la différence. Shiba, tout en soulignant leur loyauté et leur courage, insiste lourdement sur la mentalité fruste des gens du Mikawa, leur manque de raffinement (insensibilité aux lettres ou à la cérémonie du thé), leur réticence devant toute innovation. Il montre que ces caractéristiques sont particulièrement présentes chez Ieyasu, rappelant sans cesse son caractère peu téméraire (voire un peu couard, contrairement à d'autres de ses compatriotes) et peu inventif. Il souligne aussi son avarice et ne rate pas une anecdote humiliante (en s'appuyant sur des faits réels ou des rumeurs de l'époque). Bref, Ieyasu ne sort guère grandi de ce portrait. Plus intéressant, Shiba va chercher dans le caractère du premier des shôgun Tokugawa l'explication de certaines caractéristiques du bakufu tout entier, notamment la fermeture sur l'extérieur et le rejet de la nouveauté. Si Hideyoshi, Seigneur Singe constitue incontestablement un plus grand plaisir de lecture, le portrait de Tokugawa Ieyasu mérite lui aussi un coup d'oeil.

Sources :  
Histoire du Japon des origines à nos jours, sous la dir. de Francine Hérail, Hermann, 2010
Dictionnaire historique du Japon, coll., Maisonneuve et Larose, 2002. 

lundi 7 octobre 2013

L'unification du Japon (3) - Toyotomi Hideyoshi

 Hideyoshi est le second des trois héros qui ont procédé à l'unification du Japon (天下統一). Le portrait qu'en fait Shiba Ryôtarô dans Hideyoshi, seigneur singe fait figure de panégyrique (surtout si on le compare à celui qu'il fait d'Ieyasu dans Tokugawa Ieyasu, shôgun suprême). Le romancier lui reconnaît bien quelques menus défauts, mais il le présente comme un homme foncièrement sympathique, habile, indulgent envers ses ennemis vaincus et répugnant à verser le sang, occultant délibérément quelques faits moins glorieux. On ne peut reprocher à un romancier d'aimer le personnage qu'il recrée, surtout lorsqu'il le fait avec autant de talent. Je suis reconnaissante à Shiba Ryôtarô de m'avoir fait passer d'excellents moments en compagnie d'Hideyoshi, mais je vais néanmoins essayer de faire preuve d'un peu plus d'objectivité.


Comme Oda Nobunaga, Kinoshita Hideyoshi est un homme de l'Owari (né en 1537), mais à la différence de son prédécesseur et maître, il est le fils d'un fantassin de dernier ordre, un paysan, et Shiba le décrie volontiers errant sur les routes, le ventre vide, sauvé de temps à autre par son visage simiesque qui distrait des hommes plus fortunés (d'où le surnom de Singe que lui donne ensuite Nobunaga). Il entre d'abord au service d'un vassal d'Imagawa Yoshimoto (dans la province du Suruga), avant de rejoindre Nobunaga. C'est grâce à ce dernier, capable de reconnaître les mérites des hommes sans se soucier de leur naissance, que va commencer son ascension.

Loyal et habile serviteur de Nobunaga, Hideyoshi change de nom et prend celui d'Hashiba en 1573. En 1582, il est en train de combattre les Mori dans le Chûgoku quand son maître est assassiné par Akechi Mitsuhide. Prenant de court tous les candidats à la succession, à commencer par son principal rival, Shibata Katsuie, il conclut une trêve avec les Mori pour aller venger Nobunaga, acquérant ainsi une légitimité qui lui manquait. Shibata Katsuie, qui tente néanmoins de s'imposer ensuite, est défait. Ieyasu, allié à l'un des fils de Nobunaga, défie lui aussi Hideyoshi, mais la paix est vite conclue entre les deux hommes. Le futur shôgun Tokugawa, pensant que son heure n'est pas encore venue, préfère attendre.

Pour asseoir plus fermement sa légitimité, Hideyoshi s'appuie sur les titres décernés par une cour impériale qu'il contrôle complètement. Grand rapporteur ou kampaku (関白、かんぱく) en 1585, il prend l'illustre nom de Fujiwara, avant de choisir, un an plus tard, celui de Toyotomi. Par la négociation, par la menace ou par les armes, il parvient à unifier tout le territoire : en 1587, les Shimuza de Kyûshû se soumettent, et les Hôjo du Kantô sont écrasés en 1590.

Hideyoshi peut alors développer un nouveau système politique. Si les fiefs demeurent sous le contrôle de ses vassaux, il se constitue partout des réserves sous son administration directe, et met régulièrement à contribution les ressources et les hommes des provinces pour la réalisation de grands travaux ou de campagnes militaires. Par ailleurs, même ses vassaux les plus importants n'ont pas voix au chapitre concernant sa politique. Ce n'est qu'à la toute fin de sa vie, pour essayer de consolider sa succession, qu'il va mettre en place un conseil.

S'il se préoccupe bien sûr de son autorité sur les daimyos, Hideyoshi cherche aussi à accroître son contrôle sur les paysans, dont les révoltes et la recherche d'autonomie ont fortement contribué à la chute des Ashikaga. Pour cela, il établit un cadastre (太閤検地、たいこうけんち, cadastre du grand rapporteur retiré) pour améliorer la perception des impôts et interdit aux paysans de posséder des armes (刀狩り ,かたながり, litt. chasse aux sabres). En faisant miroiter que les armes collectées  serviront à fondre les clous d'un nouveau grand bouddha, il persuade les paysans qu'ils travaillent pour leur salut et pour la tranquillité générale. Ainsi cet homme qui a brisé toutes les barrières sociales établit-il entre paysans et guerriers une nette séparation de classe qui sera consolidée par les Tokugawa.

En 1592, il cède son titre de Kampaku à son fils adoptif Hidetsugu, tout en continuant à exercer la réalité du pouvoir en tant que grand rapporteur retiré (太閤、たいこう). La même année, il tente pour la première fois d'envahir la Corée, espérant de là conquérir la Chine. Une seconde expédition a lieu en 1597. La Chine finit toujours par repousser les attaques que la seule Corée ne peut endiguer. Mais ces campagnes ravagent le pays, et la brutalité des soldats japonais alimentent chez les coréens un ressentiment durable, tandis que des dizaines de milliers d'entre eux sont déportés vers l'archipel. Malgré son échec, cette première occupation servira ensuite de justification aux prétentions des nationalistes japonais sur la Corée.

Hideyoshi s'inquiète aussi de l'influence du christianisme et s'interroge sur les véritables intentions des grandes nations chrétiennes. Pour conjurer toute vélléité de conquête, il confisque Nagasaki aux jésuites (1588) et donne un ordre d'expulsion des prêtres. En 1597, il ordonne l'exécution de 26 chrétiens, essentiellement franciscains, à Nagasaki. Néanmoins, cet acte de persécution reste isolé et les relations commerciales avec l'Europe ne sont pas interrompues. L'heure de la fermeture du pays n'est pas encore venue.

Quelques années auparavant (1593), Hideyoshi avait enfin donné naissance à un fils, Hideyori. Préférant cet enfant issu de son sang à celui qu'il avait adopté, il contraint Hidetsugu au suicide pour prévenir toute querelle d'héritage. Confiant à un conseil de cinq Anciens (五大老、ごたいろう) et cinq Préfets (五奉行、ごぶぎょう) le soin de veiller sur sa descendance, il meurt de maladie en 1598. Néanmoins, s'il a réussi, par sa persévérance et son intelligence, à unifier le Japon sous son autorité, il échoue à préserver son héritage. Le pouvoir des Toyotomi s'éteint avec lui et c'est au tour de Tokugawa Ieyasu (un des cinq Anciens) d'occuper le devant de la scène.

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L'affection que porte Shiba Ryôtarô à Hideyoshi ne semble pas pleinement partagée par les Japonais, qui lui préfèrent apparemment Nobunaga. On lui reproche non seulement ses expéditions en Corée, mais aussi d'avoir contraint au suicide, sans que l'on sache bien pourquoi, un célèbre maître de thé, Sen no Rikyû. De plus, aucune mort prématurée ne vient l'auréoler d'une dimension romantique. Hideyoshi a eu le temps d'accomplir son dessein et d'exercer longuement le pouvoir, révélant ainsi sa part d'ombre. Son destin et son intelligence n'en sont pas moins exceptionnelles.

Sources :  
Histoire du Japon des origines à nos jours, sous la dir. de Francine Hérail, Hermann, 2010
Dictionnaire historique du Japon, coll., Maisonneuve et Larose, 2002.

mardi 3 septembre 2013

L'unification du Japon (2) - Oda Nobunaga

Oda Nobunaga
Aujourd'hui, poursuite de la série sur l'unification du Japon. Je ne sais pas si Shiba Ryôtarô a consacré à Oda Nobunaga (織田信長) une œuvre à part entière, mais il en parle abondamment dans deux de ses trois romans traduits en français, Hideyoshi, seigneur singe,  et Tokugawa, shôgun suprême. S'il affiche une préférence marquée pour Hideyoshi, soulignant à plusieurs reprises le caractère impitoyable de Nobunaga, il laisse entrevoir le génie singulier de ce seigneur de la guerre, premier des "trois grands héros" (三英) qui ont unifié le Japon. Malgré sa brutalité et sa façon d'utiliser les hommes sans vergogne (à commencer Hideyoshi et Ieaysu), Nobunaga semble bénéficier d'une certaine popularité chez les Japonais, comme en font état plusieurs sondages (ici, ici). Raison de plus pour mieux connaître ce personnage.

Nobunaga naît au château de Nagoya en 1534. Il est issu d'un lignée de shugo-dai (gouverneur militaire de province subalterne) de l'Owari (l'ouest de l'actuelle préfecture d'Aichi). Les Oda ont été affaiblis par la guerre d'Onin, et le père de Nobunaga ne contrôle qu'une petite partie de l'Owari. Son héritier commence par mener une vie dissolue et se taille une réputation d'arrogance et de brutalité (qu'on retrouve dans l'histoire du coucou). C'est le suicide de son tuteur qui l'amène à s'amender et réveille son ambition.

Son ascension commence par l'élimination de ses concurrents en Owari. Il défait ensuite un de ses puissants voisins, Imagawa Yoshimoto, et s'allie avec Matsudaira Motoyasu, (le futur Tokugawa Ieyasu). Celui-ci, après avoir été l'otage des Oda puis des Imagawa, retrouve alors le contrôle de la province du Mikawa, et protège ainsi le flanc est de Nobunaga, facilitant grandement l'expansion de ce dernier vers le sud et vers l'ouest. Nobunaga s'empare de la province du Mino et du château d'Inaba, qu'il rebaptise Gifu.

L'ambition de Nobunaga le mène ensuite à Kyoto, en principe pour soutenir les prétentions de Ashikaga Yoshiaki au shogunat. Rapidement, cette alliance de circonstance avec le dernier des shogun Ashikaga se défait. Une coalition anti-Nobunaga unit le shogun, Asakura Yoshikage, Azai Nagasame, Takeda Shingen, et deux importantes sectes bouddhiques, la secte Ikko et la secte Tendai. Nobunaga va devoir abattre l'un après l'autre tous ses ennemis, mais ses luttes les plus acharnées sont celles qui l'opposent aux sectes religieuses.

En 1571, sans égard pour le prestige intellectuel et religieux de la secte Tendai (notamment auprès de l'aristocratie), il abat la force militaire de celle-ci en se livrant à un véritable massacre, tant des moines du temple Enryaku-ji que de la population civile du Mont Hiei, où est établi le monastère. Il lui faut plus de temps pour venir à bout de la secte Ikko (vers 1580) et soumettre avec elle les communautés villageoises et urbaines les plus résistantes, autour de Kyoto et Nara. 

Bien avant cela, en 1573, Nobunaga chasse le shogun  de Kyoto, mettant un terme définitif au règne des Ashikaga. La chance lui sourit puisque Takeda Shingen, l'un de ses ennemis les plus redoutables, meurt la même année. Reconnaissant le prestige des titres décernés par la cour impériale, Nobunaga se fait nommer en 1577 "ministre de droite". Luttant pied à pied pour étendre son territoire, il innove dans ses stratégies militaires, notamment par un emploi judicieux des armes à feu (ce qu'illustre très bien la vidéo de NHK for school qui lui est consacrée). La chance le favorise une seconde fois lorsque Uesugi Kenshin, autre ennemi redoutable, meurt avant qu'ils aient pu s'affronter de manière décisive. Nobunaga en profite pour s'emparer de quelques provinces supplémentaires, tandis que Hashiba (le futur Toyotomi Hideyoshi) lui en conquiert d'autres.

C'est peu après l'élimination définitive de la maison des Takeda, avec l'aide de Ieyasu, qu'il est trahi et attaqué par surprise par l'un de ses vassaux, Akechi Mitsuhide, lors d'une halte à Kyoto. Cerné, il se donne la mort au milieu des flammes du temple Honnô-ji. Les motivations de Mitsuhide sont assez obscures : il est possible qu'il ait simplement voulu tenter sa chance dans cette grande course à la domination du pays. La mort de Nobunaga ouvre la voie à Hideyoshi, qui par sa promptitude à le venger, affirme aussi sa volonté de prendre sa suite.

Comme je l'ai dit en introduction, Nobunaga a la réputation d'être impitoyable, et les massacres auxquels il s'est livré, son absence de pitié et sa méfiance à l'égard de ses propres hommes y sont sans doute pour beaucoup. Shiba Ryôtarô montre pourtant l'originalité de ce personnage qui promeut les hommes selon leur mérite et leur loyauté, sans se soucier de leur origine et sans lequel Hideyoshi n'aurait sans doute jamais pu accéder à de telles ambitions. Il innove aussi en se faisant construire un château avec donjon à Azuchi, et en réunissant à son pied guerriers et vassaux, afin de mieux les contrôler. Enfin, il favorise les échanges commerciaux (marché libre d'Azuchi). Ne cherchant pas à reprendre le titre de shogun, et se posant en défenseur de l'empereur, il n'a en revanche guère le temps de mettre en place de nouvelles institutions.

On peut enfin noter que l'ouverture d'esprit dont il fait preuve dans le choix de ses subordonnés s'observe aussi sur le plan religieux. Précisons pour commencer qu'il ne faut pas se méprendre sur l'attitude de Nobunaga à l'égard des sectes bouddhiques. Aucun sentiment anti-religieux n'agite cet athée, curieux de toutes les doctrines au point d'organiser des confrontations entre théologiens chrétiens et bouddhistes. Il souhaite séparer définitivement le pouvoir religieux du pouvoir politique, et briser la puissance militaire des temples, parce qu'elle lui fait obstacle. Vivement intéressé par l'Occident (notamment par ses armes et ses richesses, qui transitent en grande partie par le port de Sakai, essentiel à son ascension), c'est aussi pour affaiblir les sectes qu'il protège les premiers pas du christianisme au Japon, sans se laisser convertir.

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Voilà pour un petit aperçu du personnage. D'après mon amie Asami-san, si Nobunaga est populaire, c'est parce qu'il fait figure d'ikemen (bel homme) et que son destin éclatant a été brisé en plein essor par la trahison de Mitsuhide. Cette destinée brillante et inachevée confère au personnage une touche de romantisme qui ajoute au charme de sa personne.
La prochaine fois, je vous parlerai d'Hideyoshi, un tout autre personnage ! それでは、また。

Sources :  
Histoire du Japon des origines à nos jours, sous la dir. de Francine Hérail, Hermann, 2010
Dictionnaire historique du Japon, coll., Maisonneuve et Larose, 2002.

mercredi 24 juillet 2013

Nobunaga, Hideyoshi, Ieyasu et le coucou

信長 「鳴かぬなら 殺してしまえ ホトトギス」
秀吉 「鳴かぬなら 鳴かせてみせよう ホトトギス」
家康 「鳴かぬなら 鳴くまで待とう ホトトギス」

Avant de poursuive ma série sur l'unification du Japon par le portrait de ses trois principaux protagonistes, je vous propose, en guise d'introduction, d'étudier ces trois vers satiriques, qui cherchent à caractériser et résumer l'attitude de chacun d'entre eux. Je suis très reconnaissante à mon amie Asami-san de me les avoir fait connaître, car ils semblent en effet très populaires (à titre d'exemple, l'introduction de la vidéo consacrée à Nobunaga sur NHK for school y fait explicitement référence). Ils datent de la fin de la période Tokugawa et sont issus d'un recueil appelé 甲子夜話(かっしやわ)

Commençons par identifier le nom des personnages, présentés dans l'ordre historique :
信長 => (Oda) Nobunaga
秀吉 => (Toyotomi) Hideyoshi
家康 => (Tokugawa) Ieyasu

Voyons maintenant les éléments communs aux trois vers, 鳴かぬなら et ホトトギス. ホトトギス, c'est le coucou, écrit ici en katakana, comme beaucoup de noms de plantes et d'animaux, dont les kanjis sont rarement usuels. Inutile pour ces mots-là de se creuser les méninges pour établir un rapprochement avec l'anglais ou tout autre langue, il n'y en a pas. Le coucou est animal réputé pour son chant. Mais dans le cas qui nous occupe, il y a 鳴かぬなら. 鳴かぬ est une forme archaïque (utilisée en poésie et dans les proverbes) de 鳴かない、la forme négative de 鳴く, crier, chanter, pour un animal ou un oiseau. なら sert à indiquer le conditionnel, comme j'ai déjà eu l'occasion de l'expliquer. 鳴かぬなら, c'est donc "s'il ne chante pas". Il s'agit de spéculer sur la réaction des trois grands hommes face à un coucou qui ne pourrait ou ne voudrait plus chanter.

Que dit Nobunaga ? 殺してしまえ !   殺して est la forme en て de 殺す, tuer, un verbe que les amateurs de shônen connaissent forcément, puisqu'il est employé à tout bout de champ. しまえ est une forme impérative très directe de しまう。La forme en て+ しまう sert à exprimer l'idée que quelque chose s'est produit (de manière inattendue, non intentionnelle) et s'est fini, souvent avec une nuance de regret, sans doute absente ici (je m'aperçois qu'il ne serait sans doute pas inutile de faire un article sur て+ しまう, c'est difficile à résumer en deux mots). En résumé, la position de Nobunaga, c'est "tuez-moi ce piaf !" Le vers souligne par là la brutalité et la mentalité très utilitariste qu'on attribue généralement à Nobunaga, toujours prêt à écraser sans pitié tout ce qui est en travers de son chemin, et n'ayant d'égard que pour ce qui lui est utile (notamment en ce qui concerne ses hommes).

Que dit Hideyoshi ? 鳴かせてみせよう ! (autre version 鳴かせてみよう). On retrouve le verbe 鳴く à la forme dite "factitive" (faire faire), 鳴かせる (faire chanter), elle-même mise à la forme en て pour faire 鳴かせて. みせる, montrer, est ici à la forme "conjecturale", (pour faire une proposition ou exprimer la volonté du locuteur). Littéralement, cela signifie "Je vais vous montrer que je peux le faire chanter". Le vers fait donc référence à la persévérance, à l'ingéniosité et à l'incroyable confiance en soi d'Hideyoshi, qui lui a permis, malgré sa misérable condition d'origine, de devenir maître du Japon, en manipulant habilement les hommes.

Enfin, que dit Ieyasu ? 鳴くまで待とう ! 待とう, c'est encore une forme conjecturale (désolée pour le jargon, mais je ne sais pas comment l'appeler autrement), celle de 待つ, attendre. 鳴くまで, pas de difficulté, "jusqu'à ce qu'il chante". Ieyasu propose donc : Attendons qu'il chante ! Le vers souligne la patience obstinée du premier shôgun Tokugawa, qui ne s'est opposé ni à Nobunaga, ni à Hideyoshi (ou si peu), attendant tranquillement que ce dernier meure pour que vienne son heure, cultivant longuement des liens vassaliques qui lui ont permis, le moment venu, d'établir solidement son pouvoir.

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Voilà trois vers qui donnent un bon aperçu de la personnalité des trois hommes, et plus encore de l'image que s'en font les Japonais. Asami-san m'a dit que les écoliers se comparaient parfois à ces grands personnages en disant "Toi, tu es du type Nobunaga, lui, il est du type Ieyasu", etc. Amusant, non ? それでは、また。

Index en romaji : nara, te miru, te shimau, korosu

lundi 8 juillet 2013

L'unification du Japon (1) - période Sengoku

Sur les excellents conseils de Tamama, j'ai entamé la lecture de Hideyoshi, Seigneur Singe de Shiba Ryôtarô. Il s'agit d'un très bon roman historique comme Shiba en a écrit des dizaines (seuls trois sont traduits en français, malheureusement, chez Philippe Picquier et aux Editions du Rocher). Cette lecture m'a incitée à m'intéresser de plus près à l'époque d'Hideyoshi, la fin de la période Sengoku, lorsque trois hommes, par leur action successive, parviennent à unifier le Japon. Ces trois grands héros (三英), comme les appellent les Japonais, sont Oda Nobunaga  (織田信長), Toyotomi Hideyoshi  (豊富秀吉) et Tokugawa Ieyasu (徳川家康). La période "Sengoku" (戦国, pays en guerre), qui précède l'unification, a duré un bon siècle et a provoqué de profondes mutations dans la société japonaise. S'ouvre ensuite une ère de paix, celle d'Edo et des shogun Tokugawa.
De même que je vous avais proposé, il y a quelques mois, une série d'articles sur le Bakumatsu (la fin du shogunat Tokugawa, pour ceux qui n'étaient pas là), je vous propose d'entamer une série sur l'unification du Japon, en commençant par la période Sengoku (戦国時代)

La fin de l'ère Muromachi


Bien sûr, la période Sengoku pourrait à elle seule faire l'objet d'une série complète. Je vais me contenter de donner un bref aperçu de ce qui s'y est déroulé. On peut considérer que ce siècle de guerre civile commence avec la guerre d'Onin (1467-1477). Qu'est-ce que la guerre d'Onin ? Un sombre conflit privé entre deux puissants clans rivaux, les Yamana et les Hosakawa, qui fait suite à une querelle de succession chez les Ashikaga (les shogun de l'ère Muromachi). C'est un affrontement terrible qui ravage Kyoto, plusieurs fois incendiée. Le shogun n'intervient pas, préférant banqueter, quitte à perdre le peu d'autorité qui lui reste. Néanmoins, si Ashikaga Yoshimasa délaisse l'exercice du pouvoir, la culture qui se développe sous son règne constitue le berceau de ce que l'on nomme la "culture japonaise traditionnelle" (ikebana, aménagement des pièces de style japonais, etc.)

Même si leur pouvoir s'effondre, les Ashikaga ne disparaissent pas immédiatement. Certains considèrent que l'ère Muromachi et le shogunat Ashikaga s'achèvent entre la fin de la guerre d'Onin et le coup d'Etat perpétré par Hosokawa Masamoto en 1493 (destitution d'un shogun et remplacement par un shogun fantôche) ; d'autres prennent pour limite le coup de grâce octroyé par Oda Nobunaga en 1573 (j'y reviendrai).

Pendant la période Sengoku émergent deux phénomènes antagonistes : une volonté d'autonomie des couches populaires et la formation d'Etats forts autour de seigneurs de la guerre. L'un comme l'autre relèvent du phénomène de gekokujo (下克上), c'est-à-dire d'une tendance à l'inversion des hiérarchies : les seigneurs sont malmenés par leurs sujets, les grandes familles s'effondrent pour laisser la place à d'autres clans.

La recherche d'autonomie des couches populaires


La volonté d'autonomie des couches populaires prend racine dans les révoltes de la fin de la période Muromashi. Il se forme des ligues, débouchant sur d'autres formes d'organisation collective, capables d'administrer en toute autonomie des communes ou des régions. Dans les campagnes comme dans les villes, on voit aussi émerger des classes moyennes de notables,  : jizamurai (samouraïs autoproclamés de village, dont les intérêts restent au départ proches de ceux de la paysannerie), ou encore sodai, (riches marchands des villes).
Les intérêts des communautés urbaines et rurales s'avèrent antagonistes à la fin du 15e siècle. Des sectes bouddhiques soutiennent les uns ou les autres, s'opposant violemment à cette occasion (secte Ikko pour la paysannerie, secte Hokke pour les villes).

L'émergence des seigneurs de la guerre


Parallèlement, on voit émerger des seigneurs de la guerre. Qu'ils soient d'origine modeste ou de noble lignée, ils contrôlent en toute indépendance, sans être vassaux de qui que ce soit,  un territoire qu'ils administrent et cherchent à étendre, par la diplomatie, la ruse, et surtout par la force. Ils deviennent les suzerains de tous les guerriers de leur territoire et leur maintien dépend en grande partie de leur autorité et de la qualité des relations qu'ils nouent avec leurs vassaux. Parmi eux, on peut citer Hôjô Sôun, Takeda Shingen (que Tokugawa Ieyasu considère comme un maître à dépasser), Uesugi Kenshin, les Mori, et bien entendu, les trois grands généraux cités en introduction.

L'émergence de ces seigneurs de la guerre va avoir pour effet d'écraser toutes les formes d'autonomie mentionnées plus haut. Nobunaga et Hideyoshi brisent les communes paysannes, la secte Ikko, les villes libres, pour donner naissance à un nouveau pouvoir fort et centralisé que va conforter Ieyasu. En unifiant l'archipel, les trois hommes mettent également fin à un siècle de guerres civiles.

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Voilà pour le contexte. A venir, un portrait de chacun des trois grandes figures de l'unification. それでは、また。

Sources :  
Histoire du Japon des origines à nos jours, sous la dir. de Francine Hérail, Hermann, 2010
Dictionnaire historique du Japon, coll., Maisonneuve et Larose, 2002.

vendredi 8 mars 2013

Le Shinsengumi

Lorsque le bakumatsu est traité dans les mangas, il est rare que le Shinsengumi ne soit pas évoqué à un moment ou à un autre. Les sources françaises sur ce corps de guerriers sont assez rares, la plupart des livres d'histoire ignorant son rôle. Seul le Dictionnaire historique du Japon l'évoque dans quelques brefs articles. En voici la synthèse, qui clôturera cette série sur le bakumatsu.

新撰組 signifie « corps de guerriers nouvellement recrutés ». Il s'agit d'un corps de guerriers formé par le shogunat en 1862, regroupant une centaine de rônin experts dans le maniement du sabre et de la lance. Le groupe est d'abord commandé par Serizawa Kamo, puis par Kondo Isami (1834-1868), secondé par Hijikata Toshizô. Il est placé sous les ordres du gouverneur de Kyoto et s'établit dans la banlieue, à Mibu (d'où le surnom de loups de Mibu). Son rôle est d'assurer l'ordre dans la ville et de réprimer les opposants au shogun (mouvement sonno-joi).

Le Shinsengumi se voit confier diverses missions. Ainsi fait-il partie de l'escorte du shogun Iemochi lorsqu'il se rend à Kyoto. En juillet 1864, c'est lui qui attaque et défait les activistes de Choshu, réunis à l'auberge Ikedaya pour fomenter une action contre le shogun. De même, lors de l'incident de Kinmon no hen, le Shinsengumi participe, au côté des clans Satsuma et Aizu, à la défense du palais impérial. En revanche, c'est à tort qu'on lui a initialement attribué l'assassinat de Sakamoto Ryoma.

Après les défaites de Toba et Fushimi, Kondo, qui est blessé, se soigne à Osaka. Il prend part à la guerre de Boshin mais ses hommes sont battus à Katsunuma. Il prend position à Nagareyama (Shimôsa) avant de se rendre sous le nom de Okubo Yamato. Décapité, sa tête est exposée à Kyoto près de la rivière Kamo.

Si vous souhaitez en savoir plus sur le Shinsengumi et ses membres les plus célèbres (Okita Sôji, Saitô Hajime, Hijikata Toshizô), je vous invite donc à aller sur Wikipédia (qui s'inspire apparemment de sources anglaises) ou à lire Chronique de l'histoire du shinsengumi de Hirao Michio (平尾道雄、定本新撰組史録, 1967)... en japonais ! Evidemment vous pouvez aussi vous contenter de la légende de ces héros dont le Japon semble garder un souvenir très romantique, probablement assez éloigné de la réalité (comme on peut le voir dans Shura no toki ou Hakuouki). Le Shinsengumi incarne les derniers samourais, la fidélité à un idéal (leur devise est 誠、まこと, la sincérité, l'intégrité) aujourd'hui bien lointain.

vendredi 15 février 2013

Saigo et Okubo, une amitié tragique

Voilà l'avant-dernier article de cette série sur le bakumatsu. Saigo Takamori (西郷隆盛,1828-1877) et Okubo Toshimichi (大久保 利通, 1830-1878) sont tous deux originaires de Kagoshima et appartiennent donc au clan Satsuma. Avec Kido Takayoshi (木戸孝允, 1833-1877) de Choshu , ils sont considérés comme les trois grands héros de la restauration Meiji (維新の三傑-いしんのさんけつ). Amis d'enfance, solidaires dans leur combat contre le bakufu, Saigo et Okubo finiront par s'opposer et connaîtront tous deux une fin tragique.


Fils d'un guerrier modeste de Satsuma, Saigo Takamori connaît une vie assez agitée. Partisan de Yoshinobu lorsque les Tokugawa se divisent pour choisir leur avant-dernier shogun, il doit ensuite fuir Kyoto lorsque les partisans du sonno-joi sont pourchassés en 1858-59. Après avoir survécu à une tentative de suicide, il est exilé dans l'île Ôshima, avant d'être rappelé par son daimyo en 1862, puis à nouveau exilé et enfin grâcié en 1864. C'est lui qui commande les troupes de Satsuma face à Choshu lors de l'incident de Kinmon no hen et de la première expédition punitive. Mais il n'accomplit sa mission qu'à contre-coeur. Comme son camarade Okubo, il est convaincu de la nécessité d'un changement de régime, et contribue à mener son clan dans le camp des adversaires du shogun. C'est l'un des principaux instigateurs de l'alliance entre Satsuma et Choshu et de la proclamation du 3 janvier 1868, qui restaure le pouvoir impérial. Il commande également les troupes qui pacifient ensuite le pays en éliminant les derniers partisans du shogun.

Okubo a une origine plus modeste encore que celle de son condisciple. Ses talents d'administrateur sont néanmoins bientôt reconnus par son daimyo et lui permettent de prendre part à la politique du fief. Avec Saigo, il s'oriente rapidement vers une politique d'opposition au bakufu.

C'est dans les premières années de la restauration Meiji que vont surgir les dissensions entre les deux hommes. Okubo, qui occupe tour à tour les portefeuilles de ministre de l'intérieur, des finances et des affaires étrangères, réforme le pays à grands pas : il s'emploie à faire réviser les traités inégaux, met en place des impôts, développe l'industrie... Saigo, de son côté, aurait préféré s'en tenir à une occidentalisation purement fonctionnelle, dirigée par un gouvernement de guerriers réformateurs. Il refuse initialement de participer au gouvernement de Tokyo, avant d'accepter un poste de conseiller et d'être nommé commandant de la garde impériale en 1872, puis maréchal de l'armée de terre. Lorsque des tensions surgissent entre le Japon et la Corée, Saigo veut saisir cette occasion de faire la guerre pour donner un exutoire aux guerriers frustrés par les réformes (suppression des fiefs, interdiction de porter le sabre...).

Okubo, qui souhaite avant tout renforcer l'assise du nouveau régime, est totalement opposé à cette guerre, tout comme Kido Takayoshi. Saigo démissionne alors de toutes ses fonctions. Il retourne à Kagoshima, où il ouvre une école privée pour les fils d'anciens guerriers, développant de la sorte une force paramilitaire. Lorsqu'en 1877 éclatent diverses révoltes d'anciens guerriers de son ancien fief, Saigo en prend la tête. Okubo décide alors d'en finir avec son ancien compagnon, se lançant dans une ultime guerre civile, la guerre du Seinan (西南戦争, litt. guerre du sud-ouest). Il faut sept mois pour mater la rébellion. Saigo, en infériorité numérique, commet plusieurs erreurs tactiques. Il est finalement tué au combat, mais Okubo, considéré comme un traître par certains hommes de son clan, ne lui survit pas lontemps : il est assassiné l'année suivante (1878). Kido Takayoshi, profondément attristé par la tournure des événements, meurt de maladie. Si l'écrasement de la rébellion a coûté fort cher (en terme de finances et de vies humaines), il a permis la réelle consolidation du nouveau pouvoir dont rêvait Okudo. Quant à Saigo, quoiqu'il ait finalement tourné le dos au sens de l'histoire, il n'en reste pas moins un héros très populaire.

Sources :  
Histoire du Japon des origines à nos jours, sous la dir. de Francine Hérail, Hermann, 2010
Dictionnaire historique du Japon, coll., Maisonneuve et Larose, 2002.
Mieru rekishi (sur NHK for schools), épisode 14,  sur Okubo et Saigo. 

vendredi 1 février 2013

Sakamoto Ryoma (坂本龍馬)


Photo de Sakamoto qui sert de modèle à celle de l'anime Shura no toki. Il porte à la fois des vêtements japonais et des bottes à l'occidentale. Source : Wikipédia
Aujourd'hui, dans ma série sur le bakumatsu, je vous propose un zoom sur Sakamato Ryoma, un ishin shishi originaire de Tosa (actuelle préfecture de Kochi), qui a joué un rôle clé dans l'alliance entre Satsuma et Choshu.

Sakamoto est issu d'une famille de samouraïs marchands. En 1853, alors qu'il vient de rejoindre Edo pour étudier l'art du sabre, il assiste à l'arrivée des kurofune, et s'interroge dès cette époque sur l'attitude à tenir vis-à-vis des étrangers, adoptant initialement une position plutôt hostile à l'occidentalisation et à l'ouverture, rejoignant en cela les partisans du sonno-joi. En 1862, il déserte son clan - ce qui constitue un crime - et part pour un voyage à travers le Japon qui finit par le ramener à Edo. Là, il rencontre un homme du bakufu, Katsu Kaishû, commissaire aux navires de guerre du shogunat et introducteur de la marine moderne au Japon. Alors qu'il lui rend visite avec l'intention de le tuer, Katsu devient son mentor et le convaint de l'importance de constituer une force navale, tant sur le plan commercial que militaire, pour construire un pays fort, capable de faire face aux puissances étrangères. Lorsque Katsu est démis de ses fonctions (1864), Sakamoto part pour Kyushu.

En 1865, avec l'aide financière de Satsuma, Sakamato fonde une compagnie commerciale et militaire (d'abord appelée Kameyama sachu puis Kaientai à partir de 1867) avec laquelle il s'emploie à tisser des liens entre Satsuma et Choshu, Satsuma fournissant des armes à Choshu et Choshu du riz à Satsuma. Sakamoto sert d'intermédiaire entre Saigo et Kido, oeuvrant également pour rapprocher le fief de Tosa de l'alliance Sa-Cho.

Favorable à une abdication du shogun, plutôt qu'au bras de fer armé et sanglant, Sakamoto obtient satisfaction le 9 novembre 1867. Il jette sur le papier les bases d'un futur gouvernement, et certaines de ses propositions seront d'ailleurs reprises dans la proclamation en 5 points faite par l'empereur Meiji lors de la mise en place du nouveau gouvernement. Cependant, Sakamoto n'a guère le temps de savourer sa victoire : il est assassiné le 10 décembre 1867 à Kyoto. Selon la confession faite par un de ses membres en 1870, c'est une milice shogunale, les minawari-gumi, qui perpétua le crime, sans que l'on ait une idée très précise du donneur d'ordre. Néanmoins, les circonstances de l'assassinat étant peu claires, diverses théories ont été échafaudées, notamment celle d'une conspiration de Satsuma. En effet, la position pacifiste de Sakamoto n'arrangeait guère ses alliés, qui préféraient écraser les fidèles du shogun par la force. Shura no toki, qui tout en idéalisant le personnage, reste assez proche de la réalité historique, a opté pour cette thèse (la subjectivité de ce choix étant clairement signalée).

En cinq années seulement (depuis son départ de Tosa), Sakamoto Ryoma a fortement contribué à transformer le Japon. Visionnaire, mort à 33 ans (comme beaucoup de grands génies !) sans avoir eu le temps de décevoir et de démériter, c'est une figure extrêmement populaire de l'histoire japonaise, que l'on retrouve fréquemment dans les mangas ou dramas sur le bakumatsu. Le personnage est si fortement idéalisé - jusque dans les émissions pédagogiques de la NHK - qu'il est difficile de se faire une idée de son influence réelle et de l'importance de son rôle. Il est certain en tout cas que c'est une personnalité à connaître dès lors que l'on s'intéresse à cette période.

Sources : 

Histoire du Japon des origines à nos jours, sous la dir. de Francine Hérail, Hermann, 2010
Dictionnaire historique du Japon, coll., Maisonneuve et Larose, 2002.
Articles de la wikipédia japonaise sur Sakamoto, sur le Kaientai et sur son assassinat.
Mieru rekishi (sur NHK for schools), épisode 13,  sur Sakamoto.

samedi 26 janvier 2013

Choshu et Satsuma

Je poursuis aujourd'hui l'histoire du Bakumatsu (幕末). J'ai brièvement évoqué le rôle clé qu'avaient joué les clans Satsuma et Choshu dans le renversement du shogunat. Je reviens aujourd'hui plus en détail sur ces deux clans, qui ont concentré une grande partie des opposants au bakufu et les plus glorieux des ishin shishi.

Le clan Choshu - 長州藩 (ちょうしゅうはん)


L'histoire de ce clan remonte au 16e siècle. Affaibli par une économie mal en point et accablé de dettes au début du 19e siècle, le fief de Choshu est repris en main par un dénommé Murata Seifu. Les réformes opérées par ce dernier rendent le clan suffisamment puissant pour tenir tête au shogun.

A la tête du mouvement sonno-joi, avec des hommes comme Yoshida Shoin, le clan se heurte à plusieurs reprises aux partisans du shogun. En juillet 1864, des membres du clan se réunissent à l'auberge Ikedaya (池田屋) pour fomenter un coup. Ils sont démasqués par le Shinsengumi, qui tue sept d'entre eux et en arrêtent vingt-trois. Rassemblant des troupes qui résidaient à Osaka, les partisans de Choshu lancent ensuite une attaque contre le palais impérial pour s'assurer du contrôle de l'empereur (incident de Kinmon no hen - 禁門の変, ou de la porte Hamaguri). Les clans Satsuma et Aizu, alors partisans de l'union de la cour impériale et du Shogunat (公武合体 - Kobu gattai), repoussent l'assaut avec l'aide du Shinsengumi, mais 30 000 habitations sont ravagées par les flammes. Une première expédition punitive, menée entre autre par le clan Satsuma, est alors décidée contre le clan Choshu.

Entre temps, la position du clan face aux Occidentaux évolue. En effet, suite à l'appel de l'empereur Komei à chasser les barbares en 1863, Choshu avait entrepris de tirer sur les navires étrangers passant par le détroit de Shimonoseki. Indignés, la France, l'Angleterre, les Etats-Unis et les Pays-Bas engagent des représailles. En juillet 1864, les forces françaises et américaines neutralisent les forts de Shimonoseki, demandant des dédommagements sans recevoir de réponse. En conséquence, du 5 au 9 septembre 1864, une coalition de 17 navires s'emparent des fortifications de Shimonoseki. Choshu, vaincu, doit négocier et signer un traité engageant des relations commerciales avec les Occidentaux.

Cette défaite fait évoluer les mentalités. Les xénophobes sont anéantis ou se convertissent aussitôt en partisans de l'ouverture, désireux d'accéder aux savoirs occidentaux pour que le Japon puisse ensuite prendre sa place parmi les grandes puissances. Les opposants au bakufu reculent temporairement, les sept responsables de l'attaque contre le palais impérial sont décapités et le clan fait amende honorable devant les troupes envoyées par le shogun pour la première expédition punitive.

Néanmoins, si les partisans du sonno-joi abandonnent l'idée de chasser les barbares, ils ne renoncent pas à réformer radicalement les institutions en supprimant un bakufu incapable de faire face à la situation. Un leader radical comme Takasugi Shinsaku, qui a constitué des corps de volontaires de toutes classes sociales (kiheitai) – que l'on voit à l’œuvre dans Shura no toki -  se défie du gouvernement local et de ses atermoiements vis-à-vis du shogunat. Lors d'une brève guerre civile en 1865, il participe au renversement des derniers partisans du bakufu qui subsistaient dans le fief. C'est alors que se noue l'alliance avec le clan Satsuma.

Le clan Satsuma (薩摩藩)


Le clan Satsuma s'enracine à Kagoshima (sud de Kyûshû) depuis le 12e siècle. C'est un fief puissant, qui abrite beaucoup de goshi (郷士), c'est-à-dire de guerriers vivant dans les villages (et non seulement au château). De ce fait, le fief a connu peu de révoltes, comparé à ses voisins. Il est néanmoins lourdement endetté au début du 19e siècle et engage comme Choshu de nombreuses réformes.

Néanmoins, contrairement à son futur allié, Satsuma est dès le départ partisan de l'ouverture du Japon, et reste très longtemps modéré à l'égard du Bakufu. Ses dirigeants créent des ateliers chargés d'étudier toutes les techniques occidentales, sans se limiter à l'armement. Même s'il tente de les éliminer, le fief n'en comporte pas moins son lot de xénophobes radicaux. L'assassinat d'un ressortissant anglais à Namanugi vaut à Satsuma de sévères représailles (1862). Vaincu, le clan reconnaît la supériorité de son adversaire et décide de s'allier à l'Angleterre, important des navires, des armes et envoyant en formation de jeunes officiers.

Si le clan soutient dans un premier temps la politique de kobu-gattai, aidant à chasser les extrémistes de Kyoto et participant à la première expédition punitive contre Choshu, il finit lui aussi par évoluer, à travers la personne de Saigo Takamori, à qui le daimyo de Satsuma a confié la politique du fief. Ce dernier ne se lance qu'à contre-coeur dans l'expédition punitive. En effet, comme son ami et compatriote Okubo Toshimichi, il finit par être convaincu de la nécessité de renverser le bakufu pour établir un pouvoir fort, propre à relever les défis de l'avenir. Dans ces conditions, un rapprochement entre Choshu et Satsuma devient possible. Celui-ci s'opère en grande partie par l'intermédiaire de Sakamoto Ryoma, dont je vous parlerai la prochaine fois.

L'alliance Sa-cho (薩長同盟、さっちょうどうめい)


Constatant que les partisans d'un renversement du bakufu sont revenus en force dans le clan Choshu, le shogunat décide d'organiser une seconde expédition punitive contre le fief. Mais cette fois, Satsuma refuse d'y participer et scelle son alliance avec son ennemi d'hier. Choshu bénéficie ainsi de l'armement anglais importé par son nouvel allié. Les deux fiefs réunis disposent d'un arsenal supérieur à celui du shogun, ce qui lui permet de compenser son infériorité numérique initiale. Avec le soutien anglais, les deux clans repoussent les troupes du bakufu et la seconde expédition, au cours de laquelle meurt le shogun Iemochi, est un échec. Sa-Cho n'a alors de cesse d'écraser les partisans du shogunat.

Si les fiefs disparaissent avec la restauration Meiji, les deux clans n'en resteront pas moins des acteurs clés de la politique japonaise (on parle de長州閥 et 薩摩閥, clique de Choshu et clique de Satsuma).

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Voilà, vous en savez un peu plus sur Sa-Cho, qu'on voit à l'oeuvre dans les anime Shura no toki et Hakuouki Shinsengumi kitan. Si les deux clans semblent avoir une postérité romanesque moindre que le Shinsengumi, les personnalités d'Okubo et de Saigo, sur lesquelles je reviendrai aussi, restent de grandes figures de l'histoire du Japon.

vendredi 11 janvier 2013

Les derniers shogun et la cour impériale

Voilà le 2e volet de ma série sur le bakumatsu, qui concerne cette fois le rôle des derniers shogun et des empereurs. Moins romantiques que le shinsengumi ou les héros de la révolution, ils sont souvent absents des fictions traitant de cette période. Il est néanmoins intéressant de comprendre ce qui s'est passé de leur côté.

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C'est un shogun de piètre envergure et de constitution fragile, Ieyoshi, qui doit faire face à l'arrivée des kurofune. Il meurt en 1853, mais son successeur, Iesada, présente les mêmes faiblesses. C'est donc au conseil shogunal, et à son chef Abe Masahiro, que revient la gestion de la crise. Conscient de la faiblesse du Japon et de la menace que représentent les Occidentaux, qui pourraient dépecer le Japon comme ils ont dépecé la Chine, Abe Masahiro décide exceptionnellement de consulter l'empereur et les daimyo, ce que beaucoup interprètent comme une preuve de faiblesse. Si de nombreux daimyo sont, comme l'empereur, initialement hostiles à toute ouverture, Abe Masahiro choisit néanmoins de faire quelques concessions aux Occidentaux, avant de signer traités sur traités. Entre temps, l'hostilité des daimyo se modère, mais certains restent fermement opposés à une telle politique, d'autant que les traités imposés par les Occidentaux sont très défavorables au Japon (traités inégaux, comme en Chine et dans toute l'Asie de sud-est) et qu'ils privent le shogunat d'une partie de sa souveraineté (moins que dans beaucoup de pays).

Iesada meurt en 1858 sans descendance directe. Deux camps s'affrontent pour sa succession. D'un côté, une branche réformiste, dirigée par le seigneur de Mito, Tokugawa Nariaki, dont le champion est Yoshinobu (né en 1837). Sans remettre en cause, à ce stade du moins, l'hégémonie des Tokugawa et le rôle du shogun, l'école de Mito prône l'exaltation du nationalisme à travers la figure sacrée de l'empereur et le rejet des étrangers, ainsi qu'une réforme du régime shogunal. Dans le camp adverse, conduit par Ii Naosuke, le successeur d'Abe Masahiro, l'ouverture aux étrangers va de pair avec un conservatisme institutionnel. Ii Naosuke l'emporte en faisant de Iemochi (né en 1846) le 14e shogun, et en s'en prenant violemment aux partisans du sonno-joi (arrestations de l'ère Ansei). Sa politique a pour effet d'affaiblir encore la légitimité du shogunat et d'exacerber la haine de ses adversaires. Il est assassiné en 1860. Yoshinobu, qui avait été écarté et même arrêté, est rappelé et devient le tuteur d'Iemochi en 1862. C'est lui qui conduit désormais la politique shogunale, jouant un rôle important dans les tentatives de rapprochement entre la cour impériale et le bakufu (kobu-gattai), destinées à redorer le blason du shogunat, en profitant de la popularité montante de l'empereur.

Pour donner plus de poids à cette politique, Iemochi épouse une des sœurs de l'empereur Komei en 1861. Deux ans plus tard, il décide exceptionnellement de se rendre à Kyoto. Néanmoins l'empereur Komei s'acharne à demander qu'on chasse les étrangers (décret de 1863), alors même que le shogunat ne cesse de leur faire des concessions. Pour autant, l'empereur n'accepte pas de prendre la tête des extrémistes qui veulent en faire leur figure de proue. Il les chasse même de Kyoto en 1863, avec l'aide des clans Aizu et Satsuma. Komei continue à soutenir le shogunat jusqu'à sa mort (1867), allant même jusqu'à reconnaître les traités inégaux en 1865.

Le clan Satsuma (prochain volet de la série) cherche lui aussi à rapprocher la cour impériale et le shogunat,  pour imposer ses vues sur la réforme des institutions, notamment sur la participation des grands daimyo au pouvoir shogunal. Un premier conseil de daimyo est formé, mais il se disloque peu après à cause de dissensions et de l'hostilité du bakufu. Pour Satsuma, la volonté de renverser le shogunat l'emporte alors sur les projets de rapprochement. Iemochi meurt, dans des circonstances peu claires, durant la seconde expédition punitive contre Choshu.

Yoshinobu devient alors le 15e et dernier shogun. Il tente de poursuivre les réformes qu'il a précédemment engagés, lançant le pays dans la révolution industrielle et favorisant les relations avec les Occidentaux, notamment avec les français, par l'intermédiaire de leur représentant au Japon, Léon Roches. Mais ces réformes tardives ne suffisent pas à sauver le shogunat, d'autant que le soutien français est somme toute assez faible et n'a guère pour effet que d'inciter l'Angleterre à vendre plus d'armes aux fiefs de Satsuma et Choshu. Le nouveau shogun ne sait comment faire évoluer les institutions de manière à calmer ses adversaires tout en ménageant le rang des Tokugawa. Le décès de l'empereur Komei, remplacé par le futur empereur Meiji, alors âgé de 14 ans, lui ôte encore un soutien. Pressé par les hommes de Sa-Cho (Saigo Takamori, Kido Takayoshi), qui reprennent leur place au palais impérial, Yoshinobu choisit de remettre le pouvoir à l'empereur (9 novembre 1867). Il espère ainsi couper l'herbe sous le pied de ses adversaires, en substituant au shogunat une sorte de système parlementaire, où il conserverait un rôle prééminent. Cette dernière tentative est un échec : le 3 janvier 1868, Sa-Cho procède à un coup d'Etat qui supprime définitivement le shogunat et restaure le pouvoir impérial.

Ecarté et dépossédé de ses domaines, Yoshinobu tente d'organiser la résistance mais ses troupes, mal armées et peu déterminées, sont battues à Toba et Fushimi, le 27 janvier 1868. Il s'enfuit à Edo où il essaye une dernière fois d'organiser la résistance. Cependant, conscient de la faiblesse de ses soutiens, il négocie sa capitulation. Il se retire en résidence surveillée à Mito. Sa réclusion s'achève fin 1869, après la pacification du pays. Il meurt à Tokyo en 1913.

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Voilà, fin de l'histoire pour aujourd'hui. Je ferai une pause dans la série la semaine prochaine, histoire de varier les plaisirs. Mais je reviendrai bientôt sur le sujet, avec une présentation des clans Satsuma et Choshu. それでは、また。

Sources :  
Histoire du Japon des origines à nos jours, sous la dir. de Francine Hérail, Hermann, 2010
Dictionnaire historique du Japon, coll., Maisonneuve et Larose, 2002.

vendredi 4 janvier 2013

La fin du shogunat ou Bakumatsu (幕末)

Nombreux sont les manga et anime qui prennent pour cadre la fin du shogunat et le début de la restauration Meiji. C'est le cas par exemple de Rurouni Kenshin (Kenshin le vagabond), de la 3e partie de Shura no toki, ou encore d'Hakuouki. Cette période se prête en effet aux interprétations romantiques : qu'il s'agisse du Shinsengumi dans Hakuouki ou de Saigo dans Le dernier samourai, la fiction idéalise l'histoire sans trop de scrupules. Chaque œuvre mêlant allègrement les deux, il est parfois difficile de démêler le vrai du faux, d'autant qu'il s'agit d'une période complexe, comme tout épisode de guerre civile, avec son lot de clans qui s'affrontent, d'alliances qui se font et se défont, d'influences étrangères, etc. Je vous propose donc aujourd'hui de commencer une petite série sur la fin du shogunat, le bakumatsu (幕末). Il s'agit ici d'un cadre général, qui sera suivi d'articles plus détaillés.

Le bakufu - 幕府


Ce que nous appelons "shogunat" s'appelle en japonais bakufu : il s'agit du gouvernement militaire établi par un shogun (将軍), l'empereur ayant alors un rôle purement symbolique, dépourvu de tout pouvoir réel. Le bakufu qui nous intéresse ici est celui des Tokugawa (徳川), fondé en 1603 par Tokugawa Ieyasu (徳川家康) après sa victoire à Sekigahara, qui paracheva l'unification du pays. Le règne des Tokugawa correspond à la période Edo, durant laquelle le Japon se ferme aux échanges avec l'étranger, à l'exception de la presqu'île de Dejima, dont j'ai déjà parlé dans mon article sur Nagasaki. Cette politique isolationniste est appelée sakoku (鎖国 = litt. pays cadenassé).

Les kurofune - 黒船


Pour les Tokugawa, déjà mal en point, la fin des haricots commence en 1853, avec l'entrée dans la baie d'Edo de quatre navires américains. Commandés par le commodore Perry, leur arrivée frappe et affole les esprits. Ces navires sont surnommés kurofune (bateaux noirs), nom qui sert à désigner depuis le XVIe siècle les navires étrangers dans les documents officiels. Le shogunat ne sait que répondre aux exigences américaines, qui visent à forcer l'ouverture du pays au commerce étranger. Alors que l'empereur, auquel on a exceptionnellement demandé son avis, souhaite tout bonnement qu'on chasse ces malotrus, le shogunat finit par accepter une ouverture partielle tout en tentant de renforcer son pouvoir militaire. Les kurofune ont changé le destin de bien des hommes, partagés entre attraction et répulsion vis-à-vis de l'Occident. Sakamoto Ryoma, un des hommes-clé du bakumatsu, en est un parfait exemple, comme on le voit dans Shura no toki.

Sonno-joi - 尊皇攘夷


Si l'arrivée des kurofune sonne le glas du shogunat, elle ne fait que précipiter la chute d'un régime aux abois. Le début du siècle est marqué par des famines, des révoltes et une agitation sociale sans précédent, face à des shogun sans envergure. La menace occidentale se fait sentir bien avant l'arrivée de Perry, notamment à travers les déboires de la Chine (guerre de l'opium, etc). L'affaiblissement du shogunat provoque l'émergence d'un mouvement appelé sonno-joi "respect à l'empereur" (尊皇), "expulsion des barbares" (攘夷). Cette doctrine trouve son origine dans les écrits de Aisawa Yasushi, qui, dès 1825, prône le relèvement du pays sous l'autorité quasi-religieuse de l'empereur, à travers la confrontation avec l'extérieur, sans placer la xénophobie au cœur de sa doctrine. Le mouvement s'inspire aussi des penseurs de l'école de Mito, chez qui le rejet des étrangers tient une place plus importante. La xénophobie prend de l'ampleur après 1853, avec de nombreux assassinats d'étrangers, des attaques de navires, etc. Mais 尊皇攘夷 devient surtout le slogan des opposants au shogunat, les Ishin shishi (維新志士, litt. patriotes de la restauration/révolution) et la répression qu'on leur oppose (arrestations d'Ansei, 1858-1859) ne fait qu'exacerber leur mécontentement. Après diverses interventions étrangères musclées - destinées à protéger ressortissants et intérêts occidentaux - l'impossibilité de chasser les "barbares" devient évidente. La xénophobie reflue et la fascination pour l'Occident et ses technologies, qui sous-tend paradoxalement le mouvement depuis ses débuts, prend le dessus, les ennemis d'hier ouvrant grand leur porte aux savoirs étrangers et à une occidentalisation accélérée, dans l'idée de combler le retard technologique du Japon, et de rivaliser ensuite avec les grandes nations. La chute du bakufu (倒幕 - とうばく) , qui ne paraît pas apte à relever les défis du futur, devient l'unique objectif du mouvement, tandis qu'échouent les tentatives de rapprochement de la cour et du shogunat (公武合体 - Kobu gattai).

L'alliance Sa-Cho


Nombre de Ishin shishi se recrutent dans la province de Choshu (actuelle préfecture de Yamaguchi). Le clan Choshu s'oppose entre autres au clan Satsuma (dont le berceau est Kagoshima), un des partisans du Kobu gattai. Mais l'évolution de ces deux clans, après les incidents de Shimonoseki et Kagoshima (interventions étrangères susmentionnées), les amène à s'allier contre le shogunat, en s'appuyant sur les armes fournies par l'Angleterre (qui évite néanmoins toute ingérence directe), tandis que le shogunat compte sur un soutien français plutôt aléatoire. Une fois cette alliance scellée - sous l'influence d'hommes clés comme Sakamoto Ryoma, Okubo Toshimichi, Kido Takayoshi et Saigo Takamori - c'en est fait des Tokugawa. Les troupes de Sa-Cho, mieux armées et renforcées par le clan Tosa, marchent sur Kyoto et amènent le dernier shogun, Tokugawa Yoshinobu, à remettre le pouvoir à l'empereur le 9 novembre 1867. Mais cela ne suffit pas à la coalition, qui rejette les propositions institutionnelles de Yoshinobu. Sa-Cho procède donc à un coup d'Etat pour supprimer définitivement le shogunat et restaurer le pouvoir impérial (3 janvier 1868). La résistance de Yoshinobu et l'acharnement de ses adversaires rendent la guerre civile inévitable.

La guerre de Boshin (1868-1869) 戊辰戦争


Les clans Satsuma, Choshu et leurs alliés pourchassent en effet les troupes restées fidèles au shogun, désirant détruire le parti adverse par une victoire militaire, afin de s'imposer comme force dominante et d'éviter que le pouvoir impérial ne soit exercé de manière fédérale par l'ensemble des clans. Leurs troupes arborent les couleurs de l'armée impériale (sans implication directe de l'empereur). Yoshinobu, retiré à Osaka, provoque et perd les premières batailles, à Toba et Fushimi. Ces affrontements marquent le début de la guerre civile, appelée guerre de Boshin (戊辰 désigne l'année 68 dans le calendrier cyclique). Sa-cho prend Osaka et Yoshinobu se replie à Edo. Conscient de la faiblesse de ses soutiens, et soucieux d'éviter un bain de sang, il négocie sa capitulation et se retire en résidence surveillée à Mito. Néanmoins les partisans et vassaux du shogun - notamment les clans Aizu et Kuwana, ainsi que le Shinsengumi - n'acceptent pas cette capitulation. Tous sont cependant vaincus les uns après les autres : le Shinsengumi à Katsunuma, dans la province de Kai, Otori Keisuke à Utsunomiya et Nikko, le clan Aizu dans son fief, après une belle et vaine résistance. La flotte d'Enomoto Takeaki remonte jusqu'à Hokkaïdo (décembre 1868) où les dernières troupes résistent encore six mois, établissant un Etat indépendant, la république d'Ezo (un autre nom d'Hokkaïdo). Enomoto, président provisoire, demande qu'on accorde ce seul territoire à l'ancien shogun. Sa reddition, suite à la défaite d'Hakodate, met fin aux hostilités, le 27 juin 1869. La longue débandade des partisans du bakufu est assez fidèlement retracée dans Hakuouki (abstraction faite des ornements de la fiction). Il faut noter que cette guerre en partie privée (entre Sa-Cho et les partisans du shogunat) a eu pour effet d'endetter dès le départ le gouvernement Meiji.

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Voilà cette importante période brièvement expliquée (si si, c'est bref, je vous jure, compte tenu de tout ce qu'il y a à dire sur le sujet). Pour ceux que cela intéresse, je publierai dans les semaines qui viennent quelques articles pour apporter des éclairages complémentaires. それでは、また。

Sources :  
Histoire du Japon des origines à nos jours, sous la dir. de Francine Hérail, Hermann, 2010
Dictionnaire historique du Japon, coll., Maisonneuve et Larose, 2002.