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vendredi 3 octobre 2014

La lettre à Momo

Zoom Japon avait dit le plus grand bien de La Lettre à Momo (ももへの手紙) lors de sa sortie. En effet, je n'ai pas été déçue, loin s'en faut. Okiura Hiroyuki (沖浦 啓之) nous propose une belle histoire sur le deuil, émouvante et surtout très drôle.

 

Synopsis


Suite au décès de son père, Momo et sa mère quittent Tokyo pour l'île de Shio (une île fictive quelque part entre Shikoku et Hiroshima). Tandis que sa mère essaie de trouver un emploi et de surmonter ses difficultés en faisant comme si de rien n'était, Momo peine à s'adapter à son nouvel environnement. La jeune fille, qui culpabilise de s'être disputé avec son père juste avant son décès (accidentel), n'a guère envie de sociabiliser. Mais son angoisse est au comble quand elle commence à voir des yôkai. Ces derniers sont en fait là pour veiller sur elle et sa mère, le temps que son père arrive au ciel pour assumer cette fonction lui-même. Mais ils s'avèrent assez turbulents et sont source de conflit entre Momo et sa mère, qui, évidemment, ne les voit pas. Ils vont néanmoins permettre à la jeune fille de faire son deuil, et au final, de se réconcilier avec sa mère.

Commentaire


La Lettre à Momo est un film très réussi à tous points de vue. L'animation, qui privilégie les dessins à l'ancienne (sans ordinateur), est très belle. Les décors sont magnifiques et donnent envie de partir à la découverte des îles dont s'est inspiré le réalisateur (le genre d'île qui rappelle aussi le Manabeshima de Florent Chavouet). L'histoire est pleine d'humour et octroie quelques franches rigolades, permettant au réalisateur d'offrir des portraits psychologiques tout en finesse, sans tomber dans la mièvrerie.

Le film montre bien l'importance de formuler ses sentiments. Le père de Momo, parti en laissant une lettre inachevée, sans avoir pu exprimer son amour à sa fille, laisse cette dernière en proie à la culpabilité et à la vague impression qu'elle est responsable de son décès. La mère, en masquant son chagrin et ses difficultés, laisse à croire à Momo qu'elle est passée à autre chose. Elle refuse d'entendre les sentiments de sa fille, probablement par peur de ne pouvoir y faire face. Au final, l'incompréhension monte des deux côtés et on frise le drame. On ne protège pas les enfants en cachant ses sentiments (on ne les aide pas non plus en en faisant un étalage déraisonnable, il est vrai). Montrer ses faiblesses, permettre à l'autre de montrer les siennes, est l'une des bases d'une communication saine. En ce sens, ce film s'adresse aussi bien aux adultes qu'aux enfants.

En résumé, La lettre à Momo est un beau film, drôle et émouvant que je vous recommande vivement. それでは、また。

lundi 18 août 2014

Le conte de la princesse Kaguya, d'Isao Takahata



C'est avec un peu de retard que j'ai vu le Conte de la princesse Kaguya, le dernier film d'Isao Takahata, l'autre grand nom du studio Ghibli, dont j'ai déjà parlé à propos de Kié, la petite peste. Je ne connais de ce conte traditionnel qu'une version simplifiée (celle des Japanese graded readers) et ne sais donc pas si les développements apportés par le film sont le reflet de l'oeuvre originale ou s'ils relèvent de la conception qu'en a Takahata (j'ai cependant cru comprendre qu'il était fidèle à l'histoire). Quoi qu'il en soit, l'histoire est très riche et somptueusement animée. Attention spoiler...

 

 

Synopsis


Un vieux coupeur de bambou, sans enfant, découvre un jour au creux d'un bambou brillant une minuscule princesse. Sa femme et lui sont ravis d'adopter ce bébé, qui devient très vite une ravissante petite fille. Heureuse de parcourir la montagne avec ses amis, Takenoko (enfant du bambou) est libre comme l'air, rieuse et audacieuse, un brin amoureuse de Sutemaru-niisan, un garçon plus âgé. Mais pendant qu'elle s'amuse, son père adoptif découvre au creux d'autres bambous des pépites d'or et de magnifiques kimonos. Il en conclut qu'il est de son devoir de faire de Takenoko une princesse et conçoit pour elle de grandes ambitions. Et c'est là que les ennuis commencent. Arrachant sa fille chérie à ses amis et à sa montagne, il l'entraîne à la capitale et lui fait donner une éducation digne d'une princesse (pas très drôle, donc) qu'elle reçoit bon gré mal gré. Si la jeune fille maîtrise rapidement tout ce qu'on lui enseigne, elle se sent vite comme un oiseau en cage. Et lorsqu'il s'agit de se marier, elle repousse fermement les prétendants les plus prestigieux, y compris l'empereur, au grand désespoir de son père. Désespoir qui s'accroît encore lorsqu'il apprend que sa chère princesse vient de la lune, et qu'elle devra bientôt y retourner.

Commentaire


Incontestablement, ce film aurait mérité plus de succès (j'ai cru comprendre qu'il n'avait pas très bien marché au Japon, et que cela avait achevé Ghibli, déjà mal en point). Parlons d'abord du dessin : il est splendide, une véritable aquarelle animée, pleine de fraîcheur et de poésie, à la palette graphique variée, cent coudées au-dessus de tous les effets 3D hyper-réalistes dont s'alourdissent vainement certains films. Même si je n'y suis pas allergique  - je suis aussi une fan de Satoshi Kon, qui faisait ça très bien - je conserve une indéniable préférence pour le dessin dessiné à la main et pour la variété d'expression qu'il permet.

Venons-en maintenant à l'histoire. Je pense que l'on peut faire diverses lectures de ce conte, tel qu'il nous est transmis par Takahata. Sur l'affiche du film figure la mention 姫の犯した罪と罰 (le crime et le châtiment de la princesse) : cela laisse à penser que les sélénites ont envoyé la princesse sur terre pour la punir d'un crime (son désir d'y aller), ce qui est d'ailleurs évoqué dans le film. Cependant, la fin très bouddhique m'incite à voir les choses autrement. Ce conte est pour moi une émouvante réflexion sur la mort - conçue ici comme le retour à un grand tout (la lune), où l'on n'éprouve ni joie ni peine - et sur l'attachement à la vie, aux choses de ce monde. Cet attachement, par les regrets qu'il laisse, empêche d'accéder au nirvana, et conduit à une renaissance sur terre. A mes yeux, la princesse n'a pas réellement été envoyée sur terre par punition, mais plutôt pour lui donner une chance de vivre de manière à connaître l'Eveil. Tiraillée entre ses propres désirs et les ambitions de son malheureux père, prise de sursauts de révolte sans lendemain, elle ne réussit pas à saisir cette chance et s'en va le cœur plein de regrets, sans avoir accepté pleinement son destin. Néanmoins, c'est bien l'échéance de la mort (enfin, du retour à la lune), qui permet à chacun (père et fille) de réaliser ce qui compte vraiment.

On peut aussi tirer de cette histoire quelques enseignements sur l'amour parental et filial : imposer ses ambitions à sa progéniture sans se soucier de ce qu'elle en pense, même avec les meilleures intentions du monde, conduit droit à la catastrophe. Car aimer, ce n'est pas imposer ce que l'on croit être bon. De même, se soumettre à un avenir auquel on n'adhère pas ne peut engendrer aucun bien : à trop souffrir de ne pas être soi-même, on finit par décevoir les attentes de ses géniteurs tout aussi sûrement qu'en affirmant franchement son désir. Aimer, ce n'est pas se soumettre pour faire plaisir et souffrir à en mourir. Le conte montre cruellement qu'une relation pleine d'amour peut aboutir à un parfait désastre lorsque chacun se trompe sur la façon de manifester son affection à l'autre.

Ce conte est donc une invitation à ouvrir son cœur et son esprit pour comprendre ce qui est véritablement important ou pas, ce que l'on aime ou pas, à interroger ses choix et ses désirs de manière à mener une vie qui ne laisse pas de regret lorsque sonne l'heure... de repartir sur la lune. それでは、また。

vendredi 18 avril 2014

Summer Wars de Hosada Mamoru






En matière de film d'animation, je me laisse souvent guider par le hasard. Si cela donne parfois des résultats mitigés, comme ce fut le cas avec Origine, il a aussi de bonnes surprises. Summer Wars en est une. Je ne connaissais par Hosada Mamoru ( 細田守) même si j'avais entendu parler de certains de ces films. Le premier contact a été bon.







 

Synopsis


Kenji, un lycéen plutôt doué avec les chiffres, est invité par sa senpai, Natsuki, a une fête de famille : il s'agit de célébrer les 90 ans de sa grand-mère, qui règne en maître sur la famille Jinnouchi, laquelle s’enorgueillit de la prestigieuse ascendance des Takeda (pour ceux qui l'ignorent, les Takeda étaient de puissants daimyos de l'époque Sengoku). Natsuki, pour faire plaisir à sa grand-père, impose à Kenji de jouer le rôle de fiancé. La situation se complique lorsque OZ, une gigantesque communauté virtuelle ayant de multiples impacts sur la vie réelle, est attaqué. GPS, systèmes d'alarmes, comptes personnels, tout est sens dessus dessous. Kenji, chargé parmi d'autres de veiller à la sécurité du système en job d'été, est dans un premier temps soupçonné d'être le pirate responsable du chaos. Mais on découvre rapidement qu'une intelligence artificielle, surnommée Love Machine, aussi puissante qu'incontrôlable est à l'origine du problème. Kenji, aidé par le clan Jinnouchi, parviendra-t-il à arrêter la terrible Love Machine ?

Commentaire


Même si elle n'est pas traitée de manière très réaliste, l'idée de mettre en scène la dépendance de nos sociétés à l'égard des nouvelles technologies n'est pas mauvaise. On connaît maintenant les troubles que peuvent semer un virus ou une simple panne de réseau. Néanmoins, le film n'a pas vraiment pour ambition de faire réfléchir sur la question. Son but est de divertir, et il le fait avec brio, en exploitant deux filons, celui de la communauté virtuelle, OZ, avec ses combats et son univers délirant, et celui du clan Jinnouchi, avec sa doyenne tyrannique, sa tendance matriarcale, son culte désuet à un glorieux passé et sa capacité de mobilisation face à la crise. Les différents membres du clan et leurs relations fournissent autant de ressorts comiques. D'autres trouvailles, comme la partie endiablée de Koi Koi contre la Love Machine, sont particulièrement bien senties. Bref, le film est drôle, joliment réalisé et permet de passer un très bon moment.

****

En résumé, Summer Wars n'a rien de révolutionnaire, mais n'en constitue pas moins une excellente animation. De quoi m'inciter à regarder d'autres œuvres d'Hosada, comme la Traversée du temps et Les Enfants loups. それでは、また。

dimanche 30 mars 2014

Kié la petite peste, d'Isao Takahata


Takahata m'a déjà enthousiasmée et réjouie avec Pompoko, Omoide Poroporo et Mes voisins Yamada. Son adaptation du Tombeau des Lucioles m'a rappelé la cruauté et la tristesse de la nouvelle d'Akiyuki Nosaka, lue des années auparavant. Horus Prince du soleil et Goshu le violoncelliste m'ont en revanche un peu déçue (à vrai dire mes souvenirs du premier sont presque effacés). Kié la petite peste (じゃリン子チエ, litt. Chié, la gamine), que j'ai découvert récemment, est plus ancien que la plupart de ces films (1981) mais il appartient incontestablement à la catégorie des films réjouissants et enthousiasmants.

Synopsis


L'animation, adaptée d'un manga de Etsumi Haruki nous plonge dans le Osaka des années 70 (c'est ce que je suppose, en tout cas) et plus précisément dans son quartier populaire et pauvre, Shinsekai (rien à voir avec le nouveau monde de One Piece, bien sûr). L'héroïne est une gamine dénommée チエ (Chié), mais les traducteurs français ont préféré la baptiser Kié, sans doute parce que le nom d'origine sonne vraiment trop mal dans notre langue. Plus qu'une "petite peste", c'est une enfant vive, qui n'a certes pas la langue dans sa poche, mais qui fait preuve d'une impressionnante maturité. Il faut dire qu'elle n'a pas vraiment le choix : ses parents se sont séparés et Kié vit avec son père, lequel préfère le jeu et la bagarre à la gestion du restaurant familial. C'est donc Kié qui tient la boutique après l'école, tout en cherchant comment faire travailler son fainéant de père. Elle tient tête aux clients qui cherchent à l'arnaquer, à ses camarades de classe mieux lotis qui se moquent d'elle et voit sa mère en cachette, tout en prenant soin de ce père qu'elle aime, même s'il est idiot et qui lui fait parfois honte. A ces personnages haut en couleur viennent s'ajouter de féroces et burlesques combats de chats, touche supplémentaire de fantaisie dans une œuvre qui n'en manque pas.

Commentaires


Kié la petite peste est un film vraiment drôle, qui s'appuie sur des personnages attachants qu'il s'agisse de la fillette elle-même ou de son imbécile de père. Si Takahata nous entraîne dans les bas-fonds d'Osaka, ce n'est pas pour faire pleurer dans les chaumières. Kié ne se laisse jamais abattre et si son père est violent, ce n'est jamais à son égard. Il est l'archétype de la brute au cœur tendre. Même les yakusas, qui se laissent défier verbalement par une gamine, ne sont guère effrayants. Vous l'aurez compris, le film cherche moins le réalisme que le burlesque et il réussit parfaitement dans cette veine.

****

En attendant de découvrir le dernier Takahata au cinéma, je vous invite donc à regarder Kié la petite peste. Je suis sûre que vous passerez un bon moment. それでは、また。

lundi 23 décembre 2013

Millenium actress de Satoshi Kon

J'avais fait il y a quelques mois un article sur l'excellent Paprika, de Satoshi Kon. J'ai réalisé depuis que ce réalisateur que j'apprécie beaucoup est mort "prématurément", comme on dit abusivement, comme si vivre un certain temps était un dû et que la faucheuse se trompait de timing. Le fait que Satoshi Kon soit décédé avant d'avoir atteint l'âge que semblait lui promettre l'espérance de vie des hommes de son pays - n'oublions jamais que ce n'est qu'une moyenne et que la mort vient quand elle veut - est en effet regrettable, dans la mesure où cela nous prive d'un talent précieux. Et oui, non seulement la mort a son propre calendrier, mais elle se contrefiche complètement des critères auxquels nous attachons tant d'importance : qu'on soit méritant, talentueux, innocent, "dans la fleur de l'âge" ou non, que ce soit "juste" ou "pas juste", peu lui chaut. Quoi qu'il en soit, si Satoshi Kon n'est plus, il nous reste ses œuvres pour nous consoler. A commencer par Millenium actress (千年女優), le sujet du jour.

Synopsis


Genya, journaliste, obtient le privilège d'interviewer la belle Chiyoko, une actrice retirée et jadis populaire, qu'il aime et révère depuis de longues années. Reçu chez elle, accompagné d'un caméra-man, il lui rend une clé, madeleine de Proust qui amène Chiyoko à raconter son histoire. Celle-ci débute pendant la seconde guerre mondiale. La jeune Chiyoko, qui se voit proposer d'aller tourner un film de propagande en Mandchourie, croise par hasard un peintre blessé et poursuivi par les autorités japonaises pour ses activités subversives. Elle en tombe amoureuse et le cache une nuit. Il lui confie une clé et ils se promettent de se retrouver après la guerre. Le lendemain, il reprend sa fuite, sans que Chiyoko connaisse son nom ni quoi que ce soit sur lui ou la clé. Le croyant parti pour la Mandchourie, elle accepte pour le suivre d'aller y tourner le film qu'on lui a proposé. Ainsi commencent sa carrière d'actrice et une course folle vers cet amour chimérique. Chiyoko, sa clé autour du cou, poursuit sa carrière et sa quête de film en film, à travers toutes les époques, du Moyen-Age au futur, dans un délicieux mélange entre fiction et réalité.

Commentaire


On pourrait réduire Millenium Actress à une banale histoire d'amour impossible, le genre de sujet qui m'horripile. Mais ce n'est pas ça du tout. On sent assez rapidement que l'homme sans visage que Chiyoko poursuit inlassablement n'est qu'un prétexte et que le vrai sujet est la poursuite en elle-même. C'est elle qui est brillamment mise en scène et permet ce voyage extraordinaire dans l'histoire du Japon et du cinéma japonais : samouraïs et ninjas de l'ère Sengoku, geishas d'Edo, milices du Bakumatsu, seconde guerre mondiale, science-fiction, tout y passe et on sent que Satoshi Kon et ses associés s'en sont donnés à coeur joie. La musique de Susumu Hirasawa n'est pas un simple accompagnement : comme dans Paprika, elle contribue pleinement à l'ambiance du film.  Si Millenium actress mélange allègrement la fiction et la réalité, l'oeuvre est moins délirante que Paprika, tout en alliant profondeur et légèreté : si Chiyoko passe sa vie à poursuivre des chimères, si ses songes se confondent avec la réalité, est-elle en cela si différente du commun des mortels ? Que l'on coure après le succès, l'argent, le bonheur, l'amour, le pouvoir, la justice ou la révolution, poursuit-on jamais autre chose que des chimères ?

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Comme dans Paprika, les bonus du DVD permettent de mesurer l'ampleur du travail qu'exige la réalisation d'une animation de cette qualité. Et il faut sans doute plusieurs visionnages pour en savourer toute la richesse. Il y a dans le délire de ces deux œuvres de Satoshi Kon quelque chose d'envoûtant et de joyeux, qui donne envie d'y revenir. それでは、また。

mardi 22 octobre 2013

Oseam de Baek-yeop Sung

Depuis que je me suis mise au coréen, j'essaie de trouver de bons supports pour en écouter et me familiariser ainsi avec les sons de cette langue. En japonais, j'ai regardé et je regarde encore beaucoup d'anime. Mais les films ou séries d'animation coréennes semblent beaucoup plus rares, à mon grand désarroi. Je sais qu'il existe pléthore de drama, mais il se trouve que je préfère de loin l'animation aux drama. A défaut de séries, j'essaie de donc de trouver des films (toutes vos suggestions sont les bienvenues). Oseam fait partie de mes découvertes récentes. C'est un film d'animation sud-coréen réalisé en 2003 par Baek-yeop Sung, d'après un roman de Chae-bong Jeong.

 

Synopsis


Gilson, un petit garçon de 5 ans, erre sur les routes avec sa grande sœur Gami, devenue aveugle à la suite d'un accident (si j'ai bien compris) dans lequel les deux enfants ont perdu leur mère. Gami n'a pas osé avouer à son petit frère que leur mère était morte, et l'enfant, à qui elle raconte de temps en temps ses souvenirs, espère toujours retrouver sa maman, surtout lorsque sa sœur et lui sont en proie à la méchanceté d'autres enfants mieux lotis. Tous deux sont recueillis dans un monastère bouddhiste. Gilson, turbulent comme tout enfant de son âge, enchaîne bêtises et maladresses, emplissant le monastère d'une bruyante et joyeuse animation. Il reste cependant triste d'être orphelin et de n'avoir aucun souvenir de sa mère. Un moine lui propose d'aller passer l'hiver avec lui dans un ermitage perdu dans les montagnes, et d'étudier afin d'ouvrir le "troisième oeil", celui de la conscience, qui lui permettrait de voir avec les yeux de l'âme. S'ensuit un voyage initiatique dont l'aboutissement n'est pas celui qu'on croit.

Commentaire


Oseam n'est pas un film à présenter à des enfants sans l'avoir regardé préalablement. Non qu'il soit violent ou indécent, bien au contraire, mais sa tonalité est plus proche du Tombeau des Lucioles que de Mon voisin Totoro. C'est un beau film, aux personnages très attachants, particulièrement le petit Gilson, plein de vie et d'espoirs. C'est aussi une oeuvre qui fait réfléchir à tous ces non-dits et ces demi-mensonges dont on entoure les enfants, pour les préserver ou pour simplifier une réalité que l'on trouve trop compliquée pour eux. Personne n'aide Gilson à comprendre que sa mère est morte, ce qui le laisse en proie à de vains espoirs mais aussi à de fausses interprétations (maman ne vient pas dans mes rêves parce qu'elle est fâchée contre moi). Le moine, en lui faisant miroiter cette possibilité de voir au-delà de ce que peuvent voir des yeux humains, le trompe partiellement (même s'il souhaite, bien entendu, l'amener sur la voie de l'éveil et non le berner). A bien des égards, la communication de l'enfant avec les adultes et même avec sa sœur, n'est pas évidente et parfois faussée. C'est à mes yeux l'aspect le plus intéressant de ce film dont le dénouement inattendu laisse un pincement au cœur à la mécréante que je suis (je veux dire par là qu'un bouddhiste convaincu ne sentirait peut-être pas les choses de la même façon).

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Voilà donc une belle animation coréenne et un magnifique conte bouddhiste. Le réalisateur semble avoir fait d'autres films, que je vais essayer d'explorer, si j'arrive à mettre la main dessus. それでは、また。

samedi 28 septembre 2013

Tatsumi




Tatsumi est un film d'animation réalisé par Eric Khoo et consacré à la vie du mangaka Tatsumi Yoshihiro. C'est en fait une adaptation de son manga autobiographique, Une vie dans les marges (que je n'ai pas lu à ce jour). Le film rend hommage à l'auteur (qui prête sa voix à la narration) et constitue une bonne introduction à son œuvre.

Synopsis


De manière originale, le film mêle des scènes de la vie de l'auteur avec des versions animées de quelques-unes de ces œuvres.
La partie biographique évoque la passion du jeune Tatsumi pour le dessin, sa difficulté à faire son chemin et à vivre de son art, ainsi que l'invention d'un genre, le gekiga (qui n'aurait guère plu à Osamu Tezuka). L'univers de Tatsumi est sombre - c'est le moins que l'on puisse dire - cru et dur. Ses histoires s'adressent aux adultes et pour éviter toute critique du genre "mais que mettez-vous entre les mains de nos enfants", il était important de distinguer ce type d'histoire des autres mangas. D'où l'invention du terme gekiga 劇画, drame en images, 劇 étant un kanji que l'on retrouve dans 時代劇 (jidaigeki, drame historique) ou dans 劇場 (théâtre).

Des exemples de gekiga, justement, le film en donne à travers l'adaptation de cinq histoires de Tatsumi, autant de courts métrages saisissants qui ne laissent pas indifférents. Comme je le disais plus haut, la tonalité est sombre, très sombre, l'ironie est cruelle, l'espoir absent : pas de place pour les perdants. La deuxième histoire, Monkey mon amour, sorte de métaphore de l'individu broyé par le groupe, est particulièrement dure, quoique les autres ne le soient guère moins.

Commentaires


L'alternance entre biographie et fiction confère au film un rythme un peu étrange, mais ce mélange permet d'aborder sous plusieurs angles un genre peu mis en avant, particulièrement dans l'animation. De cette œuvre ressort aussi une autre image du travail de mangaka, assez éloignée de celle que véhicule Bakuman, pour la bonne et simple raison qu'il ne s'agit pas vraiment du même métier : les héros de Bakuman, entourés de leur éditeur et d'une tripotée d'assistants, écrivent pour le Jump, et s'ils tentent d'affirmer leur style, ils cherchent surtout à plaire, s'adaptant aux sondages de popularité comme à la concurrence. L'orientation est avant tout commerciale, comme celles de beaucoup de manga, ce qui ne signifie d'ailleurs pas que ces derniers soient dénués de qualités pour autant, loin s'en faut.

Néanmoins, l'oeuvre de Tatsumi est d'une autre nature. Pour l'auteur, il s'agit moins de plaire que d'exprimer à travers le dessin ce qu'il a sur le cœur et dans la tête. Son travail est solitaire, et dans les interviews bonus, il insiste beaucoup sur cet isolement qui semble lui peser, même si l'on sent bien qu'il pourrait difficilement procéder autrement ; il se dit peu apte au travail d'équipe (on le croit volontiers) et mal à l'aise dans les relations mondaines (les remises de prix, par exemple). Tatsumi insiste aussi sur les difficultés financières de sa vocation : le métier ne rapporte pas ou peu. Même si l'argent ne fait pas le bonheur, en manquer constamment est rarement source de joie. Au final, lorsqu'on lui demande s'il choisirait le même métier dans une seconde vie, Tatsumi répond non, ce qui peut surprendre de la part d'un homme dont le talent est reconnu, et qui a consacré sa vie à sa passion. Mais Tatsumi n'est pas du genre à voir la vie en rose...

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A mes yeux, Tatsumi (le film) constitue avant tout une introduction  : à une œuvre, à son auteur et à un genre. Pour aller plus loin, il faut se plonger dans les mangas de Tatsumi, qui ne sont pas légions en français, mais dont on peut tout de même trouver quelques exemples. それでは、また。

mardi 20 août 2013

Origine de Sugiyama Keiichi





Origine est un film d'animation réalisé par Sugiyama Keiichi, sur un scénario de Umanosuke Iida, et dont le titre japonais est 銀色の髪のアギト (Agito aux cheveux d'argent), en référence au personnage principal. L'histoire porte sur les rapports entre les hommes et leur environnement, ce qui conduit tout naturellement à comparer l’œuvre à celles de Miyazaki et Takahata, une comparaison dont Origine, malheureusement, ne sort pas grandie.







Synopsis


A la suite d'une expérimentation ratée sur la lune, la forêt est devenue sur terre une entité dominatrice et menaçante pour l'homme, en s'assurant notamment le contrôle de l'eau. Certains humains ont décidé d'apprendre à vivre en harmonie avec elle, au sein de la Cité neutre. D'autres projettent de la détruire et s'arment en conséquence : c'est la cité de Ragna. Agito, un jeune garçon de la Cité neutre, découvre un jour Toola, une jeune fille du passé, qu'il sort de son sommeil artificiel. La mission de Toola est de rétablir l'ordre ancien des choses, grâce à un programme établi préventivement par son père. Elle ignore alors que cela implique de supprimer toute vie existante. D'abord accueillie par la Cité neutre, la jeune fille est enlevée, avec son accord, par Shunak, qui vient lui aussi du passé et travaille pour Ragna. Agito décide, pour récupérer Toola, de devenir un homme amélioré (c'est-à-dire que la forêt lui donne des super pouvoirs dont l'abus peut le conduire à une mort prématurée). Parviendra-t-il à sauver Toola, la forêt et la vie de tout le monde ? Je vous laisse deviner...

Commentaire


Avec un thème pareil, le rapport entre la forêt et les hommes, il est difficile de ne pas penser à Pompoko (Takahata), Princesse Mononoké et Nausicaa (Miyazaki), trois films qui traitent, de manière différente, de ce sujet. Le plus proche des trois est sans doute Nausicaa, car on y retrouve les mêmes ingrédients : une forêt hégémonique, un village qui vit en harmonie avec la nature et des cités guerrières, etc. Malheureusement, ces similitudes ne font que souligner le manque d'originalité du film de Sugiyama Keiichi. De plus, le scénario est bâclé : personnages sans profondeur (on ne comprend guère les raisons profondes de leurs choix), opposition manichéenne des deux cités, forêt traitée comme une espèce d'entité divine bizarroïde, perdant son statut naturel, etc. Difficile de s'attacher aux protagonistes et à l'histoire dans ces conditions.

Les amateurs d'images numériques pourraient trouver quelques compensations dans la réalisation de l'animation elle-même. Sugiyama Keiichi s'appuie en effet sur des technologies dont Miyazaki ne disposait pas à l'époque de Nausicaa (et dont il se passait fort bien). Les machines de guerre en deviennent impressionnantes de réalisme. On aime ou on n'aime pas, mais je trouve pour ma part que le réalisateur a eu la main un peu lourde sur ces effets, qui se marient assez mal avec les dessins traditionnels (on est loin de la maîtrise d'un Satoshi Kon dans Paprika).

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Pour conclure, si Origine se laisse regarder, j'en suis sortie peu convaincue, en me disant que j'aurais mieux fait de consacrer le même temps à un autre film. Ça m'apprendra à choisir une animation en me fiant à la jaquette !

lundi 3 juin 2013

Le château de Cagliostro de Hayao Miyazaki

Je vais vous parler aujourd'hui ルパン三世, c'est-à-dire Lupin, 3e du nom, rebaptisé en français "Edgar de la Cambriole" pour faire plaisir aux héritiers de Maurice Leblanc, qui se sentent propriétaires du génial personnage inventé par leur aïeul pour le plus grand plaisir de nombreux lecteurs, dont je fais partie. ルパン三世 est le petit fils d'Arsène et, comme son grand-père, c'est un habile voleur non dépourvu d'élégance morale. La comparaison s'arrête là car la série de Monkey Punch, l'auteur du manga, privilégie l'humour, l’espièglerie et la légèreté (trop diront certains), là où Maurice Leblanc flirte volontiers avec le tragique (si mes souvenirs sont bons, car mes lectures datent un peu). Le manga a fait l'objet en 1971 d'une adaptation en anime dont la première saison, la seule que je connaisse à ce jour, fait appel pour certains épisodes aux talents de Miyazaki et de Takahata. Le résultat est léger, délicieusement désuet. Ce n'est pas le genre de série à laquelle on devient accroc, mais ça se laisse regarder avec plaisir pourvu que l'on ne se prenne pas trop au sérieux. Ce n'est néanmoins pas sur la série que je veux m'attarder, mais sur Le Château de Cagliostro (カリオストロの城), premier long métrage de Miyazaki (1979), qui porte Lupin III et ses camarades de jeux sur le grand écran.

Synopsis


Lupin III (je ne peux me résigner à l'appeler Edgar !) décide, avec son compagnon Jigen Daisuke, d'aller fourrer son nez dans les très louches affaires du comte de Cagliostro, lequel inonde le monde de sa fausse monnaie. Chemin faisant, il tombe sur l'innocente Clarisse, une cousine du comte que ce dernier veut épouser contre son gré afin de découvrir un trésor caché. Notre héros, bien entendu, décide de voler au secours de la demoiselle et sera aidé en cela par ses compagnons Jigen et Goemon, par la belle Mine Fujiko, parfois complice et souvent traîtresse et, bon gré mal gré, par son ennemi juré, l'inspecteur Zenigata. Parvienda-t-il à révéler au monde les activités occultes du comte et à délivrer la princesse ? Je vous laisse deviner...

Commentaires


Bien sûr, le scénario est mince, prévisible et manichéen, mais nous ne sommes pas ici dans un thriller prétentieux ni dans un polar angoissé. Juste une aventure rocambolesque au rythme trépidant, avec un humour omniprésent et un Lupin III qui fait parfois penser à James Bond. L'ensemble est magnifiquement réalisé et l'on pressent sur certains plans les futurs films de Miyazaki. Je suis parfois dubitative lorsqu'on ressort les premières œuvres de réalisateurs/compositeurs/écrivains parce qu'ils ont eu du succès par la suite. Les premiers pas ne sont pas toujours bons. Le château de Cagliostro m'a donc agréablement surprise et j'ai passé un excellent moment. Je regrette seulement que les personnages de Jigen et Goemon soient un peu sous-exploités, mais il reste la série télévisée pour se consoler.

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Voilà, c'est tout pour aujourd'hui. J'espère que ceux qui ne connaissent pas encore ce film prendront autant de plaisir que moi à le regarder. それでは、また。

dimanche 28 avril 2013

Cowboy Bebop, le film





Fan de Samurai Champloo, j'avais tenté il y a quelque temps de m'intéresser à d'autres oeuvres de Shin'ichirō Watanabe, et notamment à la plus fameuse d'entre elles, Cowboy Bebop. Je ne sais trop pourquoi, le 1er épisode de la série télévisée ne m'avait pas vraiment attirée. J'ai retenté le coup avec le long métrage, un peu plus récent (2001). Le film n'est pas un calque de la série. D'après Wikipédia, il s'intercale entre les épisodes 22 et 23.

 

 

Synopsis


Quelque part dans l'univers colonisé par les hommes, une équipe de chasseurs de primes gagne tant bien que mal sa vie en arrêtant des criminels. Un terroriste, décidé à détruire le monde en diffusant un drôle de virus à base de nanotechnologie, fait son apparition. Alléchés par la prime, nos chasseurs se mettent à enquêter, au péril de leur vie. Parviendront-ils à sauver le monde ? Je vous laisse deviner...

Commentaires


Il y a incontestablement dans Cowboy Bebop un air de déjà-vu : le film rappelle une de ces super productions américaines où Bruce Willis sauve le monde, au terme de palpitantes courses poursuites (comme on est dans l'espace, c'est avec des vaisseaux spaciaux, comme dans un bon jeu vidéo) et d'héroïques combats. Il y a le classique conflit de compétences entre la police et l'armée (avec ses vilains secrets), finalement aussi inutiles l'une que l'autre, puisqu'au final, c'est la bande de chasseurs de prime free-lance qui vient à bout du méchant (oups, j'ai dévoilé la fin).
Je me moque, je me moque, mais Cowboy Bebop reste très agréable à regarder. Car une superproduction américaine reste un excellent divertissement dès lors qu'elle est réussie, même si le scénario laisse peu de surprises. L'affiche du film l'annonce clairement : "quitte à sauver le monde, autant le faire avec style"  : tout est dans le style, plus que dans le suspens, et c'est justement parce que l'on sait où l'on va qu'on peut pleinement apprécier la réalisation du film. Il suffit pour que la mayonnaise prenne que les scènes d'action soient bien ficelées, qu'il y ait un zest d'humour dans les dialogues, un bon rythme, etc. Cowboy Bebop possède tous ces ingrédients, et bénéficie d'atouts propres à l'animation : les scènes de combats, par exemple, sont particulièrement fluides et réussies, plus que ne le seraient des scènes réelles. Le rythme est excellent, les personnages suffisamment intéressants, bref on ne s'ennuie pas, d'autant que l'ensemble est valorisé par une musique parfaitement adaptée, un des éléments clefs du film...et de son style.

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Il n'en reste pas moins que l'influence américaine est, à mes yeux, un peu trop présente et que je préfère, de loin, l'ambiance de Samuraï Champloo. De même, si le film est très bon, il est loin d'atteindre les qualités graphiques et l'originalité des réalisations de Satoshi Kon, notamment de Paprika, dont j'ai déjà parlé sur ce blog.

dimanche 23 décembre 2012

Paprika de Satoshi Kon

J'ai découvert Satoshi Kon avec Tokyo Godfathers, ce conte de Noël sombre et burlesque, qui est sans doute son œuvre la plus connue. Séduite par la qualité de cet anime, j'ai vu ensuite Perfect Blue, emprunté à la médiathèque du coin, sans trop savoir de quoi il s'agissait, et en espérant vaguement y retrouver les ingrédients de Tokyo Godfathers. Il s'est avéré que Perfect Blue était un thriller, ce qui tombait plutôt mal, puisque je n'aime pas trop les thrillers (ben oui, je déteste avoir peur). Néanmoins, sans avoir beaucoup de références dans le genre, il me semble que l'anime - qui tourne autour des phénomènes d'アイドル (idole) et de troubles d'identité - est là encore très réussi. Enfin, sur les conseils d'une charmante jeune fille, qui se reconnaîtra peut-être, j'ai acheté Paprika, dans un coffret comprenant le film et plein de bonus intéressants.


Synopsis


Il est impossible de résumer Paprika, car le film est beaucoup trop farfelu pour cela. Je vais néanmoins essayer de vous donner une idée du thème.
Un équipe de chercheurs, menée par un génie obèse, met au point un appareil capable d'enregistrer les rêves de patients souffrant de troubles psychologiques, afin de les analyser et d'améliorer les traitements (un fantasme pour tout psychanalyste, sans doute). L'appareil permet aussi à la charmante Paprika d'intervenir dans les rêves des patients pour les aider. Néanmoins, un être malfaisant, désireux de mettre fin au projet, profite de failles du système pour pénétrer dans les rêves et la psyché des autres, absorbant et agglomérant tous les rêves dans un rêve mégalomaniaque qui finit par se confondre avec la réalité.

Commentaires


Le film, librement adapté d'après un roman de Tsutsui, joue sans cesse entre rêve et réalité, entre Paprika et son double réel, entre un scénario qui se tient et un pur délire. Je ne sais pas s'il faut chercher à y voir une allégorie de quoi que ce soit. Tsutsui et Kon semblent avant tout présenter le film comme un divertissement, et c'est sans doute ainsi qu'il faut le voir : un divertissement superbement réalisé sur le thème du rêve, où le scénario n'est qu'un fil rouge permettant à l'onirisme de s'exprimer sans contrainte.
Paprika, c'est donc une explosion de couleurs, magistralement orchestrée (la musique a elle aussi fait l'objet d'un soin particulier), un rythme effréné, une course d'un rêve à l'autre, et, en fin de compte, une œuvre aussi originale que réussie, très rafraîchissante.

Les bonus du DVD sont très intéressants aussi, car ils permettent de se rendre compte de tout le travail réalisé pour donner naissance à l'anime : le doublage (Kon et Tsutsui participent sur deux rôles mineurs), les ajouts numériques, les décors, la musique, sans parler bien sûr de la création du synopsis et des dessins. En réalisant le soin apporté aux moindres détails, on s'aperçoit que l'on rate beaucoup de choses en ne visionnant le film qu'une seule fois. Tant de travail pour des spectateurs aussi distraits... On finit par se dire que rapporté au temps de création, le DVD ne coûte somme toute pas bien cher !

Voilà, c'est tout pour aujourd'hui. Satoshi Kon est décidément un réalisateur très intéressant, capable d'explorer des univers assez différents sans décevoir. J'en reparlerai certainement.

mardi 29 mai 2012

Le cinéma japonais et le nucléaire : Rêves d'Akira Kurosawa

Après Pluie noire de Imamura, Vivre dans la peur et Rhapsodie en août de Kurosawa, nous allons poursuivre aujourd'hui notre thema sur le cinéma japonais et l'atome, toujours en compagnie de Kurosawa. Je vais cette fois vous parler de Rêves (夢), un ensemble assez surprenant de 8 courts-métrages. Seuls deux d'entre eux abordent la question du nucléaire. Il s'agit du Mont Fuji en rouge (n° 7) et des Démons gémissants (n° 8), deux allégories cauchemardesques, qui esquissent les effets dévastateurs de l'énergie atomique.

Le Mont Fuji en rouge (赤富士)


La scène est assez brève. Une foule en panique fuit dans le plus grand désordre, car les réacteurs d'une centrale nucléaire explosent en chaîne, tandis le mont Fuji se réveille pour punir d'une éruption la folie des hommes. Bientôt, il ne reste plus qu'une mère, ses deux enfants, un ingénieur, et ce personnage qui surgit dans plusieurs "Rêves", projeté par son inconscient, incarnation du réalisateur lui-même. Tous les autres sont allés se noyer dans la mer pour échapper aux fumées toxiques, colorisées pour que la menace invisible de la radioactivité prenne enfin forme. L'ingénieur énonce placidement leurs composants nocifs et les dangers encourus. La mère se révolte : "Mais ils disaient que le nucléaire était sûr, que seules les erreurs humaines étaient à craindre !". Il est cependant trop tard pour s'interroger et s'opposer. L'ingénieur, fataliste et contrit, présente ses excuses : il fait partie de ceux qui ont menti. Il disparaît lui aussi, laissant place au héros qui tente vainement d'écarter les fumées cancérigènes des enfants, et qui se réveille, sans doute, en se débattant.

Les Démons gémissants (鬼哭)


Kurosawa nous invite cette fois dans un monde dévasté par une guerre nucléaire, où ne subsistent que des pissenlits géants et autres végétaux malades et difformes. La radioactivité a anéanti toute vie ou presque. Il ne reste que des mutants cornus qui s'entredévorent pour survivre, faute d'autre espèce animale à se mettre sous la dent. Le héros - le même que dans la séquence précédente - débarque dans ce monde atroce, surpris et naïf. Un démon unicorne, tout en guenilles, commente pour lui cet univers désolé, se lamentant sur son sort et sur les ravages que la bêtise des hommes a infligé à la terre. Bientôt résonne une étrange complainte, celles des démons réunis autour d'une mare rouge, qui gémissent de douleur et de désespoir, torturés par leurs cornes. Et le héros de s'enfuir, salutairement, avant de devenir lui aussi un démon et la proie des autres démons.
Ce cauchemar est parfois présenté sous le titre de "Démons rugissants", ce qui est aberrant tant il est évidemment que les pauvres démons sont incapables de rugir. 鬼哭 désigne la complainte de l'âme sans repos, et c'est bien de cela qu'il s'agit : d'êtres sans repos, qui ne peuvent trouver la mort, condamnés semble-t-il à expier les péchés et la stupidité de leurs semblables.

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On l'aura compris, le nucléaire inspirait à Kurosawa plus d'angoisse que de confiance. Les dialogues du Mont Fuji en rouge résonnent étrangement après Fukushima, lorsqu'on songe au poison invisible qui flotte encore dans ces lieux durablement souillés, à ceux qui ne peuvent plus rentrer chez eux, à ceux qui doivent choisir entre le risque de rester et la tristesse de tout laisser derrière eux.
Pourtant Rêves s'achève une note d'espoir. Le héros débarque cette fois dans un village plein de moulins à eau, dans un décor riant et fleuri. Il rencontre un vieillard et l'interroge sur son mode de vie. Les paroles du vieil homme constituent un véritable manifeste pour la décroissance, la sobriété heureuse, pour une vie en harmonie avec la nature, pleine de sagesse plutôt que d'une science trop souvent destructrice. Faut-il y voir le testament de Kurosawa ?

jeudi 19 avril 2012

La bombe atomique et le cinéma japonais - Vivre dans la peur

Troisième volet de ce théma sur le cinéma japonais et la bombe atomique. Avec Pluie noire, nous avons évoqué le bombardement lui-même et la lente agonie des survivants, et avec Rhapsodie en août, nous avons parlé de la mémoire de la bombe. Autre film de Kurosawa, autre approche : Vivre dans la peur interroge notre passivité vis-à-vis des armes nucléaires et du monde fou qui les produit, en mettant en scène l'effroi que devrait légitiment inspirer la perspective d'une guerre atomique.

生きものの記録 - Chronique d'un être vivant


Il s'agit du titre original, assez éloigné du titre français, comme vous pouvez le constater (生きもの, être vivant et 記録, compte rendu > chronique).

Nakajima, riche industriel et père de famille, est traîné au tribunal par ses enfants qui veulent le mettre sous tutelle pour l'empêcher de dilapider sa fortune. Dévoré par la peur d'une guerre nucléaire, le vieillard s'est déjà fait construire un abri anti-atomique sur Hokkaïdo, avant d'apprendre que des nuages radioactifs étaient susceptibles de s'y diriger. L'Amérique latine étant à ses yeux la seule région sûre du globe, sa nouvelle lubie est de partir pour le Brésil, en emmenant toute sa famille, ainsi que ses deux maîtresses et ses enfants illégitimes. Néanmoins, à l'exception de sa fille cadette, personne n'est disposé à le suivre et chacun tente de lui démontrer l'absurdité de sa panique. Afin d'inciter ses enfants à quitter le pays et l'usine qu'il a fondée et qui les fait vivre, il incendie lui-même le fruit de son labeur, ce qui lui vaut d'être interné.

Ce vieillard rongé par sa peur obsessionnelle est bien sûr pathétique. Son désir de se mettre à l'abri, lui et les siens, paraît très égocentrique, et c'est d'ailleurs ce que lui reprochent ses ouvriers après l'incendie de l'usine. Mais le voilà qui réalise soudain, hébété, qu'il a oublié d'inclure les malheureux dans son plan de sauvetage, et qui leur propose aussitôt de les emmener avec lui au Brésil. Plus humaniste qu'égoïste, c'est la terre entière qu'il voudrait sauver du désastre qu'il croit éminent. Ses enfants ont tôt fait de lui démontrer qu'aucun asile n'est sûr et qu'en cas de guerre nucléaire, tous les territoires seraient affectés. Pourtant, si ridicules et vains que soient ses projets, le seul fait d'agir lui permet de conjurer sa peur et de ne pas rester passif face à son angoisse.

Si tout le monde trouve insensé le comportement de Nakajima, il est tout de même deux hommes pour se demander s'il n'est pas au contraire le seul à être raisonnable : le dentiste appelé à arbitrer la querelle entre père et enfants, et le psychiatre qui surveille l'interné. L'un comme l'autre se demandent s'il ne serait pas plus normal que tous tremblent devant les risques qu'engendre l'arme atomique, et si la tranquillité des hommes ne vient pas de leur profonde inconscience. Qui est le plus fou ? Celui qui craint la bombe ou ceux qui fabriquent un arsenal susceptible de détruire la planète ? Celui qui se démène pour trouver une solution, même mauvaise, ou ceux qui oublient qu'il y a un problème et qui ne protestent contre aucun excès ? Par la folie de Nakajima, Kurosawa révèle notre inquiétante indifférence. Accessoirement, il laisse entrevoir que la révolte individuelle et solitaire, dès lors qu'elle se heurte aux normes sociales, est vouée à l'échec et à l'écrasement, comme l'a montré Henri Laborit dans Eloge de la fuite.

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La prochaine fois, je vous parlerai de Rêves, pour un dernier rendez-vous avec Kurosawa et l'atome.

lundi 2 avril 2012

La bombe atomique et le cinéma japonais - Rhapsodie en août de Kurosawa

Pour inaugurer cette série sur la bombe atomique et le cinéma japonais, j'ai évoqué Pluie noire de Shôhei Imamura. Nous allons continuer à explorer ce thème avec Rhapsodie en août (八月の狂詩曲) d'Akira Kurosawa (黒沢明). C'est la mémoire de la bombe qui au centre du film, ainsi que les relations entre générations.

Cette fois nous ne sommes pas à Hiroshima, mais à Nagasaki. Une grand-mère, qui vit isolée à la campagne, et dont le mari a été tué par la bombe, se découvre un frère malade, immigré à Hawai avant la guerre, qui a fait fortune avec des plantations d'ananas. Alors que ses enfants voudraient profiter de cet oncle providentiel, la vieille dame se méfie de cet étranger dont elle a tout oublié. Ses petits enfants, qui rêvent d'aller à Hawai, réussissent à la convaincre de partir après les cérémonies de commémoration du 9 août 1945. C'est alors que le fils de l'oncle d'Amérique débarque, pour célébrer avec le reste de la famille le souvenir du grand-père décédé (Richard Gere parlant japonais, c'est un régal...). Son séjour est interrompu par l'annonce du décès de son propre père, mettant fin aux projets de voyage et aux liens qui commençaient de se tisser.

La figure de la grand-mère est parfaite : vieille dame que l'on sent forte et têtue, elle vit dans sa grande maison traditionnelle, rejetant tout modernisme comme superflu. Elle raconte aux enfants de sombres histoires sur ses nombreux frères et sœurs, mais leur parle surtout de l'Eclair et de la bombe, qu'ils redécouvrent à travers elle. En visitant les lieux de mémoire de Nagasaki, ils se réapproprient une réalité dont ils n'avaient finalement qu'une connaissance vague et abstraite, et cette conscience nouvelle leur rend plus attachante la fragile survivante. Kurosawa peint avec tendresse ces enfants et adolescents ouverts sur l'univers de leur grand-mère, observateurs curieux de la vieille dame (par exemple lorsqu'elle communique en silence avec une autre survivante). Il s'acharne en revanche sur des adultes caricaturaux (les parents des enfants), qui ne songent qu'à profiter de l'aubaine que représente l'oncle d'Amérique, et qui jugent inconvenant de parler de la bombe à la famille américaine.

Ainsi Kurosawa dénonce-t-il ceux qui tournent le dos à l'histoire et qui croient nécessaire d'oublier Hiroshima et Nagasaki pour nouer de bonnes relations avec les Etats-Unis. A travers l'attitude des enfants et de la grand-mère, il montre que la mémoire n'est pas incompatible avec la réconciliation, et qu'un oubli de convenance ne peut conduire qu'à des malentendus. Le film n'est pas là pour condamner l'Amérique (le coupable, c'est la guerre, répète la grand-mère), mais bien pour inviter les Japonais à ne pas nier leur histoire. On a reproché à Kurosawa de ne pas avoir évoqué les responsabilités et les crimes du Japon pendant cette même guerre. Ce n'était évidemment pas l'objet de ce film. Mais pour une mémoire complète, une œuvre sur ce thème n'aurait certes pas manqué d'intérêt.

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Rhapsodie en août n'est pas le seul film que Kurosawa a consacré au rapport que les Japonais et lui-même entretiennent avec le nucléaire. Nous parlerons bientôt de deux autres films, Vivre dans la peur et Rêves.

lundi 19 mars 2012

La bombe atomique et le cinéma japonais

Les amateurs de shônen ont sans doute constaté que la moindre explosion un peu violente prend vite la forme d'un champignon nucléaire, image omniprésente dans la culture japonaise. Si les bombardements d'Hiroshima et Nagasaki ont bouleversé et annihilé bien des vies, ils ont également exercé une profonde influence sur l'art japonais en général, et sur le cinéma en particulier. J'ai déjà évoqué, dans mon billet sur Nagasaki, le cynisme politico-militaire qui a conduit à utiliser l'arme nucléaire sur ces deux villes. Je n'y reviendrai donc pas. Je veux simplement montrer comment ce thème a été traité dans le cinéma japonais, à travers quelques exemples choisis parmi les nombreux films consacrés à ce sujet. Mais avant d'entamer le premier volet de cette série avec Pluie noire, de Shôhei Imamura (今村昌平), nous allons faire un petit détour par la France.

Hiroshima mon amour


Quoique très présentes, la bombe et ses conséquences sont loin d'être les seuls éléments de ce film magnifique, à mes yeux l'un des deux plus grands chefs-d'œuvre d'Alain Resnais (avec Mon oncle d'Amérique). Si j'en parle ici, c'est à cause des toutes premières minutes du film, qui voient défiler, sans commentaire, des images brutes et brutales de corps fondus, calcinés, déformés, une souffrance sans cris, insoutenable. J'avais déjà vu d'innombrables documentaires sur la Shoah. Mais lorsque j'ai découvert ce film, j'ai réalisé que je n'avais encore jamais vu d'images des victimes d'Hiroshima et de Nagasaki. J'avais entendu parler de ce bombardement comme d'un mal nécessaire, j'avais vu des images du champignon cauchemardesque provoqué par l'explosion, mais rien de semblable aux documentaires sur les camps de concentration. Je me suis interrogée sur cette différence de traitement. Le travail de mémoire sur la Shoah est-il plus intense par que le drame était plus proche et que la France en a été complice ? Ou parce que le génocide est le crime d'un vaincu, l'Allemagne nazie, alors qu'Hiroshima et Nagasaki sont les crimes d'un vainqueur, les Etats-Unis ? Toujours est-il que je suis reconnaissante à Resnais de m'avoir ouvert les yeux avec ce film qui prétend, paradoxalement, qu'il est impossible de véritablement parler de ce drame : "Tu n'as rien vu, à Hiroshima."

Pluie noire (黒い雨)


Le film commence quelques minutes avant le bombardement d'Hiroshima. On a tout juste le temps d'apercevoir l'héroïne, Yasuko. Puis c'est le parachutage de l'engin de mort, l'éclair, le souffle de l'explosion, le feu et l'horreur. Quelques instants après une étrange pluie noire tombe sur Yasuko, alors éloignée du drame. Celle-ci revient en ville retrouver son oncle et sa tante. Tous trois tentent de rejoindre l'usine de l'oncle par une traversée cauchemardesque de la ville détruite, où errent des zombies brûlés et déformés. Partout, des corps déformés, fondus, carbonisés, à peine humains jonchent le sol. Une mère hébétée caresse machinalement le corps calciné de son bébé.
Cinq plus tard, Yasuko est devenue une magnifique jeune fille. Son oncle malade, qui doit ménager sa santé comme tous les irradiés, cherche à la marier afin de garantir son avenir. Pourtant, malgré tous les certificats de bonne santé, personne ne veut de la jeune femme. Autour de Yasuko et de son oncle, les victimes de l'Eclair (pika) meurent tour à tour, chacun guettant anxieusement l'apparition des signes dans son propre organisme. Bientôt la tante de Yasuko est touchée, puis la jeune fille elle-même. Le film s'achève sur le visage de l'oncle, qui espère vainement un miracle pour sa nièce.

Les scènes de traversée de la ville dévastée sont saisissantes et le réalisateur y revient sans cesse, à travers les souvenirs de l'oncle. Imamura montre les morts plus ou moins lentes de tous ceux qui n'ont pas été tués sur le coup, et dont la vie condamnée ne tend vers aucun avenir. Il dénonce l'ostracisme dont ont été victimes les hibakusha. Yasuko renonce bien avant son oncle à se marier : elle ne croit pas à sa propre survie, et plus encore elle ne se sent pas libre en présence de ceux qui se détournent de la catastrophe et de ses victimes. C'est aux côtés du pauvre Yuichi, que la guerre a rendu partiellement fou, qu'elle se sent le mieux. Avec lui, elle n'a pas besoin de cacher son drame, d'affecter une bonne santé à laquelle elle ne croit plus. Le personnage de l'oncle est plus émouvant encore que celui de la nièce, lui qui le premier a ressenti les symptômes et qui pourtant mourra le dernier, tentant vainement et sans relâche d'insuffler de l'espoir à celle qui n'en a plus.

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Voilà un sujet qui n'est pas très gai, mais qui fait pleinement partie de l'histoire et de la culture japonaise. Si ce vécu douloureux n'a pas empêché l'aberrante installation de centrales nucléaires dans un pays sans cesse menacé par les séismes et les tsunami, il n'en est pas moins ravivé aujourd'hui par la catastrophe de Fukushima. Les irradiés de Fukushima seront-ils frappés du même ostracisme que les survivants d'Hiroshima ? L'histoire des uns servira-t-elle les autres ? La connaissance et l'expérience peuvent-ils venir à bout des préjugés et conduire à plus d'humanité ?

Le prochain épisode de cette série sera consacré au Rhapsodie en août d'Akira Kurosawa, tout aussi intéressant, mais beaucoup plus léger.